SCAF et char franco-allemand : où en est l’Europe de la défense ?

Crédits photo : Hensoldt - KNDS

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En l’espace de quelques semaines, les deux piliers historiques de la coopération militaire franco-allemande sont tombés. Le SCAF, avion de combat de nouvelle génération, et le MGCS, char du futur, ont été réduits à leur portion congrue par Paris et Berlin. Un coup dur pour l’Europe de la défense, qui interroge la capacité du continent à bâtir une véritable autonomie stratégique industrielle.

Le SCAF, symbole déchu de l’Europe de la défense

Lancé en 2017 par Emmanuel Macron et Angela Merkel, le Système de combat aérien du futur devait incarner l’ambition d’une Europe de la défense capable de rivaliser, seule, avec les grandes puissances aéronautiques mondiales. Le 8 juin 2026, Berlin a officialisé l’arrêt du volet avion de combat, faute d’accord entre Dassault Aviation et Airbus Defence & Space sur la gouvernance du programme. Le gouvernement allemand a reconnu que les deux industriels ne parvenaient pas à s’entendre sur la construction d’un appareil commun. Le projet, évalué à près de 100 milliards d’euros, restait pourtant présenté comme le pilier central d’une souveraineté aérienne européenne partagée entre la France, l’Allemagne et l’Espagne.

Seule la coopération sur le cloud de combat, ciment numérique censé relier aéronefs et drones, a survécu à l’échec. Emmanuel Macron l’a lui-même confirmé lors du Conseil franco-allemand de défense et de sécurité de Brühl, le 17 juillet : le projet d’avion unique et son moteur associé sont arrêtés, mais la coopération se poursuit sur le reste. Une manière de sauver les apparences d’une Europe de la défense déjà fragilisée par des années de désaccords industriels.

Le MGCS réduit à un simple exercice de recherche

Le sort du char franco-allemand du futur n’est guère plus enviable. Le Main Ground Combat System, censé remplacer à terme les chars Leclerc et Leopard 2, a lui aussi été vidé de sa substance lors du même Conseil franco-allemand. Paris et Berlin se limitent désormais à étudier une approche de « combat collaboratif » dans le cadre d’un programme de recherche, sans engagement industriel ferme sur une plateforme commune. L’arrivée imposée de Rheinmetall dans la gouvernance du projet, initialement confié à KNDS, avait déjà créé des tensions profondes entre les deux partenaires.

Pour la France, ce recul de l’Europe de la défense sur le segment terrestre a des conséquences concrètes : le char Leclerc ne pouvant être maintenu au-delà de 2037-2038, KNDS France a dû présenter en urgence le CAPINT, une solution intérimaire dévoilée lors du dernier salon Eurosatory. Une réponse nationale à l’incapacité de la coopération bilatérale à tenir ses délais.

KNDS, miroir des fragilités de l’Europe de la défense

Le groupe franco-allemand KNDS, né du rapprochement entre Nexter et Krauss-Maffei Wegmann, cristallise à lui seul les difficultés actuelles de l’Europe de la défense. Alors qu’un accord entre Paris et Berlin devait ouvrir la voie à une entrée en Bourse du fabricant des chars Leclerc et Leopard, l’introduction a finalement été reportée début juillet 2026. Selon Reuters, ce report reflète l’inquiétude des investisseurs quant à la capacité de l’industrie européenne de défense à suivre le rythme du réarmement continental. Michael Field, stratège actions chez Morningstar, a qualifié ce moment de particulièrement défavorable pour une opération boursière, dans un contexte marqué par le désintérêt des marchés lié aux tensions internationales.

KNDS n’a pas précisé de nouvelle échéance, les analystes évoquant une possible relance fin 2026 ou en 2027. Ce report illustre une inquiétude plus large : la difficulté des groupes de défense européens à honorer des carnets de commandes en forte croissance, alors même que les budgets militaires nationaux s’envolent depuis le début du conflit en Ukraine.

L’industrie française cherche des relais hors d’Europe

Face à l’enlisement des grands programmes bilatéraux, les industriels français explorent d’autres voies pour valoriser leur savoir-faire. KNDS France a ainsi annoncé un partenariat stratégique avec l’américain Leonardo DRS afin de proposer le canon automoteur CAESAr à l’US Army, qui cherche à remplacer ses obusiers tractés M777. Les deux industriels assurent vouloir « proposer à l’armée américaine un système de combat hautement performant, éprouvé dans les environnements de combat modernes ». Le directeur commercial de KNDS France, Olivier Travert, met en avant les enseignements tirés de trois années de combat en Ukraine, où 120 CAESAr sont actuellement déployés.

Cette stratégie d’ouverture vers des partenaires extra-européens traduit une réalité pragmatique : quand la coopération franco-allemande patine, l’industrie française cherche à sécuriser ses débouchés ailleurs, quitte à s’associer temporairement avec des acteurs américains pour percer sur des marchés fermés aux entreprises publiques étrangères.

Quelle souveraineté économique pour l’Europe de la défense de demain ?

L’échec conjoint du SCAF et du MGCS repose une question centrale pour la souveraineté économique et industrielle du continent : l’Europe de la défense peut-elle exister sans un pilotage industriel unifié ? Les divergences entre besoins opérationnels français et allemands, la difficulté à partager la propriété intellectuelle et les rivalités entre grands groupes ont eu raison de deux projets pourtant présentés comme incontournables pour l’autonomie stratégique européenne.

Dans ce contexte, la France mise davantage sur ses propres filières, du Rafale F5 au CAPINT, tandis que l’Allemagne accélère de son côté avec le Leopard 2A8 et ses futurs drones de combat. Le risque, souligné par plusieurs observateurs, est celui d’une fragmentation durable de la base industrielle et technologique de défense européenne, au moment même où les besoins de réarmement n’ont jamais été aussi pressants. Pour l’Europe de la défense, l’enjeu des prochains mois sera de transformer ces échecs bilatéraux en une nouvelle méthode de coopération, plus réaliste et mieux calibrée aux intérêts souverains de chaque nation.

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