À Saint-Pierre-et-Miquelon, Macron et Carney répondent aux ambitions territoriales de Trump par une offensive de coopération

Table des matières

Emmanuel Macron a reçu dimanche 20 septembre le Premier ministre canadien Mark Carney à Saint-Pierre-et-Miquelon, dans le cadre de la toute première visite officielle d’un chef de gouvernement canadien sur cet archipel français de l’Atlantique Nord. Loin d’un simple symbole protocolaire, la rencontre visait à démontrer, cartes et contrats à l’appui, que la souveraineté française sur ce confetti de 242 kilomètres carrés situé à une vingtaine de kilomètres des côtes de Terre-Neuve n’est « pas [sujette] à discussion », selon les mots mêmes du président français.

Une carte polémique en toile de fond

Le choix du lieu n’a rien d’anodin. Début septembre, Donald Trump avait publié une carte des États-Unis intégrant plusieurs territoires français d’outre-mer, dont les Antilles et Saint-Pierre-et-Miquelon, sous pavillon américain. La ministre des Outre-mer avait qualifié cette carte d’« extravagante », tandis que le gouvernement français y avait vu une provocation s’inscrivant dans une série d’annonces territoriales du président américain visant le Groenland, le Canada ou encore le Panama. Emmanuel Macron a balayé l’épisode d’une phrase, refusant d’en faire un sujet de politique étrangère quotidien : « On ne va pas l’affirmer tous les matins parce que des gens ont des idées étranges. » Mais le déplacement lui-même, avec un chef de gouvernement étranger reçu en grande pompe sur un territoire français explicitement visé par la carte de Washington, constitue une réponse diplomatique éloquente.

Une présence stratégique dans cinq océans

L’Élysée a présenté l’archipel comme un point d’appui « central » de la stratégie française, rappelant que la France dispose grâce à ses outre-mer d’une présence dans cinq océans, Arctique compris. Saint-Pierre-et-Miquelon, doté de la deuxième zone économique exclusive du monde rapportée à sa superficie terrestre, prend une valeur géostratégique croissante à mesure que le réchauffement climatique ouvre de nouvelles routes maritimes et un accès facilité aux ressources arctiques, un terrain où les États-Unis, la Russie et la Chine intensifient déjà leur présence.

Un agenda de coopération dense

Au-delà de la symbolique, Paris et Ottawa ont mis sur la table un programme de coopération couvrant le spatial (développement de systèmes de lancement et d’installations de réception au sol), la recherche polaire (création d’un forum dédié et renforcement de la coopération météorologique), l’intelligence artificielle et l’informatique quantique, les minéraux critiques et terres rares, ainsi que les technologies maritimes et de défense, dans le cadre du partenariat otanien et de l’initiative européenne SAFE (Security Action for Europe) à laquelle le Canada a été associé. Mark Carney a insisté sur la proximité des deux pays : « Nos valeurs sont encore plus proches », a-t-il déclaré, évoquant des liens « culturels et linguistiques » solides entre Paris et Ottawa.

La dimension énergétique occupe une place particulière dans ces discussions. La France cherche à diversifier ses approvisionnements en gaz naturel liquéfié dans un contexte de tensions persistantes sur les marchés énergétiques européens, et voit dans le Canada, dont les capacités d’exportation de GNL restent aujourd’hui largement tournées vers l’Asie, un partenaire potentiel pour rééquilibrer les flux vers l’Europe. Les deux pays avaient déjà posé les jalons de cet agenda lors d’une rencontre à Paris en juin 2026.

Le Canada, enjeu de la rivalité transatlantique

Cette relance bilatérale s’inscrit dans un contexte plus large de rapprochement entre le Canada et l’Union européenne. La Commission européenne, sous la présidence d’Ursula von der Leyen, a proposé d’accorder à Ottawa un statut de membre associé, une perspective à laquelle Mark Carney s’est dit favorable sans que les modalités pratiques soient encore arrêtées. Donald Trump a immédiatement réagi en qualifiant cette hypothèse de geste potentiellement « hostile » et en menaçant l’Union européenne de représailles commerciales si elle venait à formaliser ce rapprochement, un avertissement qui pèse lourd pour Ottawa dans la mesure où les États-Unis absorbent encore environ 70 % des exportations canadiennes.

Les chiffres illustrent l’ampleur de la relation franco-canadienne que les deux gouvernements cherchent à consolider face à cette pression américaine : les échanges commerciaux bilatéraux ont atteint 15,2 milliards de dollars canadiens en 2025, faisant de la France le troisième marché d’exportation du Canada au sein de l’Union européenne. Selon les termes employés par les autorités canadiennes, l’ambition affichée est de bâtir, sur un horizon de dix à quinze ans, une véritable « base arrière » de la coopération polaire entre le Canada, la France et le Groenland.

En misant sur un petit archipel de pêcheurs devenu, malgré lui, un point de friction diplomatique, Paris et Ottawa envoient un signal qui dépasse largement les eaux de l’Atlantique Nord : celui d’une volonté commune de resserrer les liens entre puissances moyennes face aux pressions unilatérales de Washington, qu’elles portent sur des cartes contestées, des droits de douane ou l’architecture de sécurité européenne.

Et si vous receviez notre newsletter mensuelle ?

    Plus d'articles

    Abonnez-vous à notre newsletter

    Une sélection d'articles, dans votre boîte mail. Rien d'autre, promis.

    Vous vous êtes abonné à la newsletter avec succès

    Une erreur est survenue lors de l'envoi de votre requête. Veuillez réessayer.

    Refrance : Revue Economique de France utilisera les informations que vous fournissez sur ce formulaire pour rester en contact avec vous et vous proposer des mises à jour et du marketing.