Hackuity, éditeur lyonnais d’une plateforme de gestion des vulnérabilités informatiques, a bouclé le 16 septembre 2026 une levée de fonds en série B de 16 millions d’euros (19 millions de dollars), menée par le fonds américain Forgepoint Capital International. Une opération qui illustre à la fois la vitalité d’un champion français de la cybersécurité et sa dépendance persistante aux capitaux étrangers pour financer sa croissance internationale.
Une plateforme née de l’explosion des vulnérabilités
Fondée à Lyon en 2018 par Patrick Ragaru et Pierre Polette, deux anciens cadres d’Orange Cyberdefense, Hackuity a développé un « Vulnerability Operations Center » (VOC), une plateforme pilotée par l’intelligence artificielle qui agrège les données de plus de 130 outils de sécurité pour hiérarchiser et automatiser la correction des failles détectées dans les systèmes d’information des entreprises.
La société revendique aujourd’hui plus de 6 000 utilisateurs, 2 millions d’actifs numériques protégés et un milliard de vulnérabilités (« findings ») traitées. Ses clients affichent des gains opérationnels significatifs : réduction du volume d’alertes critiques à 0,01 % du total détecté, délai de remédiation divisé par trois, et jusqu’à 70 % du processus de gestion des expositions automatisé.
Le marché sur lequel opère Hackuity connaît une accélération brutale. Selon l’entreprise, environ 350 000 vulnérabilités (CVE) sont désormais répertoriées, avec une croissance annuelle proche de 20 %. En avril 2026, le modèle Claude Mythos Preview d’Anthropic a détecté de façon autonome plusieurs milliers de failles inédites, tandis que le NIST américain reconnaissait ne plus parvenir à traiter l’ensemble des signalements qui lui parviennent. « C’est un sujet de volume, mais aussi de vélocité », résume Patrick Ragaru, cofondateur et dirigeant d’Hackuity, pour qui l’intelligence artificielle générative multiplie autant les moyens de détecter des failles que les surfaces d’attaque à surveiller.
Des clients prestigieux, un modèle en forte croissance
Le portefeuille clients d’Hackuity compte 80 % d’entreprises appartenant au CAC 40 ou à des groupes internationaux équivalents, parmi lesquelles Sodexo, ENGIE, BPCE ou l’opérateur singapourien Singtel. Le revenu récurrent annuel moyen généré par client avoisine 150 000 euros, pour une croissance de plus de 50 % par an sur les trois derniers exercices. La direction affiche l’ambition de doubler son chiffre d’affaires récurrent d’ici la fin 2028.
Les fonds levés doivent servir à financer le développement de nouvelles fonctionnalités d’intelligence artificielle agentique, notamment un conseiller de correction automatisé et un outil de validation des vulnérabilités, ainsi qu’à accélérer l’expansion hors de France. L’objectif affiché est de faire passer la part du chiffre d’affaires réalisé à l’international de 15 % à 35 %, avec des marchés cibles en Europe, en Asie et au Moyen-Orient.
Ce tour de table porte à plus de 38 millions de dollars (environ 32 millions d’euros) le montant total levé par Hackuity depuis sa création, après un précédent tour ayant déjà mobilisé 12 millions d’euros. Aux côtés du nouvel investisseur Forgepoint Capital International, qui pilote l’opération, figurent les actionnaires historiques Bright Pixel, Seventure Partners et Bpifrance, via son véhicule Bpifrance Deeptech Venture.
Un révélateur des ambiguïtés de la souveraineté numérique française
Cette levée de fonds illustre une tension familière de l’écosystème technologique tricolore. D’un côté, la France dispose, avec Hackuity, d’un acteur reconnu dans un secteur jugé stratégique par la doctrine nationale de cybersécurité portée par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI), capable de séduire des groupes du CAC 40 et de conquérir des marchés étrangers. La présence de Bpifrance au capital, via son bras d’investissement dédié aux technologies profondes, traduit un soutien public constant à cette trajectoire depuis les premiers tours de financement de l’entreprise.
De l’autre, le pilotage de cette opération de croissance par un fonds américain spécialisé, Forgepoint Capital International, rappelle une réalité structurelle du financement des scale-up françaises en cybersécurité : au-delà des premiers tours de table, souvent couverts par des investisseurs nationaux et publics, les levées de série B et au-delà peinent à trouver, en France comme en Europe, des fonds de croissance de taille suffisante pour financer seuls une expansion internationale ambitieuse. Cette dépendance aux capitaux anglo-saxons pour accompagner la dernière ligne droite de la croissance des pépites françaises du numérique reste l’un des points faibles identifiés de longue date par les acteurs de la French Tech et les pouvoirs publics, alors même que la demande pour des solutions de cybersécurité souveraines s’intensifie sous l’effet des réglementations européennes telles que la directive NIS2 et le Cyber Resilience Act.
Le cas Hackuity montre ainsi qu’un succès entrepreneurial et technologique français peut parfaitement coexister avec une dépendance capitalistique accrue vis-à-vis de bailleurs étrangers, sans que cela remette en cause, à ce stade, ni l’implantation lyonnaise de l’entreprise ni la nationalité de son actionnariat historique. Reste à savoir si la stratégie d’expansion internationale financée par ce tour de table renforcera à terme l’autonomie stratégique de la France en matière de cybersécurité, ou si elle ouvrira la voie à un désengagement progressif du capital tricolore à mesure que grandit l’entreprise, un scénario déjà observé par le passé chez plusieurs pépites françaises de la tech rachetées après leur phase de croissance par des groupes étrangers.


