La filière française de la lutte antidrone franchit une nouvelle étape industrielle. Novacium, start-up spécialisée dans les batteries lithium-ion à base de silicium, a annoncé le 17 septembre sa première commande commerciale destinée à un système de défense aérienne : plus de 100 packs batteries AA NOVA pour équiper le drone intercepteur X-Lock d’Alta Ares, jeune pousse parisienne de défense sélectionnée par la Direction générale de l’armement (DGA) dans le cadre du partenariat d’innovation ELISA.
Une commande calibrée pour l’interception
Selon le communiqué diffusé via GlobeNewswire, les packs livrés sont des modèles AA NOVA 6S3P de 15 000 mAh, dimensionnés pour équiper le X-Lock, un drone multirotor conçu par Alta Ares pour l’engagement d’essaims de menaces aériennes. La livraison est prévue avant la fin du mois de septembre, avec, selon les deux entreprises, une perspective d’accord d’approvisionnement continu si les résultats opérationnels s’avèrent concluants.
« Concevoir la batterie pour un intercepteur sélectionné par la DGA change la donne pour notre feuille de route défense », a déclaré Jed Kraiem, cofondateur et directeur opérationnel de Novacium. Du côté d’Alta Ares, Julien Théodore, responsable de l’autorité de conception aéroportée (Design Authority Airborne), a souligné la contrainte de masse propre à ce type d’appareil : « Pour un intercepteur comme X-Lock, chaque gramme compte. »
Ce contrat n’est pas une première pour Novacium dans le secteur militaire. La start-up, basée à Solaize près de Lyon, avait déjà décroché en août une commande de packs batteries GEN3 pour équiper des drones FPV destinés à un régiment de l’armée de Terre française, dans la continuité d’un partenariat noué dès janvier 2025 avec la Section technique de l’armée de Terre. Elle avait également livré fin août des packs configurés sur mesure à trois fabricants européens de drones en phase finale d’évaluation.
Le programme ELISA, vitrine de l’innovation de rupture de la DGA
Le contrat s’inscrit dans le sillage du partenariat d’innovation ELISA, lancé en avril 2026 par la DGA. Doté d’une enveloppe de 18,7 millions d’euros sur sept ans, dont 12,5 millions consacrés spécifiquement à la montée en production, ce programme vise à doter les armées françaises d’environ 1 000 intercepteurs capables de neutraliser des menaces de type Shahed, ces drones d’attaque pouvant dépasser 100 kilogrammes et atteindre 600 km/h, largement employés par la Russie contre l’Ukraine depuis 2022.
Alta Ares a été retenue pour porter cet effort aux côtés de MBDA, dans le cadre d’un partenariat présenté par les deux sociétés comme une hybridation entre l’agilité d’une jeune pousse et la profondeur industrielle d’un grand groupe européen de systèmes d’armes. L’objectif affiché est une production entièrement européenne, démarrant début 2027 à raison de plusieurs centaines d’intercepteurs par mois, avec une montée en cadence pouvant atteindre plusieurs milliers de munitions.
Fondée à Paris, avec des bureaux à Toulouse, Kyiv, Abou Dhabi, New York et Athènes, et des extensions prévues à Munich et Londres, Alta Ares revendique des solutions déjà validées au combat en Ukraine face aux drones Shahed russes, ainsi que des contrats signés avec des pays du Golfe après l’escalade du conflit au Moyen-Orient en mars 2026. La société avait par ailleurs remporté en 2025 un défi d’innovation de l’OTAN portant sur la détection précoce des menaces aériennes.
L’enjeu de souveraineté sur la cellule de batterie
Au-delà du contrat lui-même, modeste en volume, l’opération illustre un enjeu structurel pour l’industrie de défense européenne : la dépendance aux cellules lithium-ion produites hors d’Europe, très majoritairement en Asie. Novacium développe depuis plusieurs années un matériau d’anode à base de silicium censé améliorer la densité énergétique des batteries par rapport aux modèles graphite classiques, et a lancé la production industrielle de ce matériau en 2025.
La start-up a par ailleurs annoncé le 10 septembre une collaboration avec le groupe germano-japonais Tokai COBEX pour évaluer une solution européenne intégrée et souveraine de matériaux d’anode, signe d’une stratégie assumée de réduction de la dépendance aux fournisseurs extra-européens sur ce segment critique.
Le financement de Novacium illustre toutefois la porosité des chaînes de valeur qualifiées de « souveraines » : la société canadienne HPQ Silicon, cotée à la Bourse de croissance TSX (TSXV : HPQ), détient une participation de 36,8 % dans Novacium SAS et dispose de droits exclusifs de commercialisation de ses technologies en Amérique du Nord. Bernard Tourillon, président-directeur général de HPQ Silicon, préside également Novacium.
Ce montage capitalistique franco-canadien n’est pas isolé dans l’écosystème français des batteries et matériaux critiques, où l’accès à des capitaux étrangers reste souvent la condition du passage à l’échelle industrielle. Il pose, en creux, la question de la définition même de la souveraineté technologique lorsque la propriété intellectuelle et une partie du capital d’un fournisseur clé de la défense française échappent partiellement au contrôle national, même si la production et la R&D restent localisées en France.
Pour la DGA, l’essentiel reste néanmoins atteint à ce stade : un fournisseur de composants critiques opérant sur le sol français, intégré à une chaîne d’approvisionnement destinée à un système d’arme sélectionné par l’État, dans un contexte où la multiplication des attaques de drones low-cost sur le théâtre ukrainien et au Moyen-Orient a rebattu les cartes de la défense aérienne de basse altitude en Europe.

