Carburants : le plafonnement de TotalEnergies sous tension alors que les ruptures s’aggravent en France

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Alors que le prix du Brent a atteint le 16 septembre son plus haut niveau depuis mai, à 108,30 dollars le baril, la politique de plafonnement des prix menée par TotalEnergies dans ses stations françaises provoque des ruptures d’approvisionnement croissantes. Le 19 septembre, jusqu’à 6,1 % du réseau national était à sec, une situation concentrée à plus de 90 % sur l’enseigne française, qui fait désormais l’objet d’une plainte pour abus de position dominante devant l’Autorité de la concurrence.

La tension s’est nettement accentuée en quelques jours. Selon les données remontées par le site gouvernemental de suivi des prix, 5,5 % des 9 777 stations recensées étaient totalement à sec le 19 septembre à 10 heures, un taux passé à 6,1 % en début d’après-midi. Le 14 septembre, seulement 8 % des stations signalaient des difficultés d’approvisionnement ; ce taux était monté à 13 % le lendemain, avec des pointes proches de 20 % en Île-de-France et dans les Pays de la Loire. Le Grand Est figure également parmi les régions les plus touchées. La ministre chargée de l’Énergie, Maud Bregeon, a assuré le 15 septembre qu’il n’existait « absolument aucun risque de pénurie », qualifiant la situation de tension localisée, sans commune mesure avec le mouvement de grève de 2022, lorsqu’environ un tiers du réseau avait été affecté.

Un plafonnement volontaire qui aspire la demande

L’origine de ces ruptures tient moins à un manque physique de carburant qu’à un déséquilibre créé par la politique tarifaire de TotalEnergies. Le groupe a réinstauré le 22 juillet un plafonnement à 1,99 euro le litre pour l’essence et 2,25 euros pour le diesel dans l’ensemble de ses stations, en réponse à la reprise du conflit au Moyen-Orient et à la remontée des prix internationaux des produits pétroliers. Or la moyenne du marché s’établissait le 16 septembre à 2,15 euros pour l’essence et 2,35 euros pour le diesel. Cet écart attire massivement les automobilistes vers les stations TotalEnergies, dont les livraisons ne suivent pas toujours le rythme de la demande. Le groupe évalue lui-même le coût de cette politique à 250 à 300 millions d’euros sur cinq mois, financés par des résultats en forte hausse : le bénéfice net du premier semestre a doublé à 11,2 milliards d’euros.

Ce plafonnement a aussi des effets sur les parts de marché : TotalEnergies serait passé de 22 % à 25 % du marché des carburants en quelques semaines, au détriment des indépendants et des grandes surfaces, qui concentrent pourtant 65,2 % des volumes vendus en France. Michel-Édouard Leclerc a reconnu l’impossibilité pour son enseigne d’aligner ses prix, tandis que Dominique Schelcher, président de la coopérative U, a dénoncé des « marges stratosphériques ». Jacques Goisque, représentant de la fédération française des combustibles, carburants et chauffage, décrit un acteur « en position dominante en amont » qui s’en sert pour pratiquer des prix inférieurs au marché.

Une plainte pendante devant l’Autorité de la concurrence

Cette fédération, qui représente environ un millier de stations indépendantes, a saisi mi-juillet l’Autorité de la concurrence sur un double fondement : l’abus de position dominante prévu à l’article L420-2 du code de commerce, et la pratique de prix abusivement bas au regard des coûts de production, de transformation et de commercialisation, prohibée par l’article L420-5. La procédure suit son cours au rythme habituel de l’instruction. TotalEnergies défend une mesure purement volontaire, qu’aucune obligation réglementaire ne lui impose, présentée comme une protection du pouvoir d’achat des automobilistes français, notamment dans les zones rurales où la dépendance à la voiture individuelle est la plus forte.

Le gouvernement, de son côté, a plutôt encouragé cette politique : dès le mois de mai, le Premier ministre Sébastien Lecornu avait appelé TotalEnergies à un « plafonnement généreux » des prix, y voyant une démonstration de l’utilité d’un grand groupe pétrolier français. Emmanuel Macron a de nouveau demandé le 16 septembre une « totale mobilisation » sur l’approvisionnement et les prix. L’exécutif a par ailleurs annoncé le 17 septembre la prolongation jusqu’au 31 décembre des aides ciblées aux secteurs les plus exposés à la hausse du gazole : 35 centimes par litre pour les pêcheurs, 20 centimes pour le bâtiment et les travaux publics, et 15 centimes pour les agriculteurs.

Une dépendance qui remonte au Moyen-Orient

La flambée des prix trouve son origine dans un faisceau de facteurs extérieurs à la France : réductions de production décidées par l’OPEP+ en juillet, tensions géopolitiques au Moyen-Orient, contrôle du détroit de Bab-el-Mandeb par les rebelles houthis, réduction des exportations décidée par l’Arabie saoudite, et demande soutenue en Asie. Cette situation illustre la vulnérabilité persistante de l’approvisionnement français aux chocs survenant sur des points de passage maritimes stratégiques situés à des milliers de kilomètres de l’Hexagone.

Le paradoxe souligné par plusieurs observateurs est que la réponse apportée par le seul groupe pétrolier français d’envergure mondiale, pensée comme un geste de préservation du pouvoir d’achat, produit dans les faits une distorsion de concurrence fragilisant le maillage des stations indépendantes, sans traiter la cause structurelle : la dépendance de la France aux marchés internationaux du brut et à des routes d’approvisionnement exposées aux crises du Moyen-Orient. À gauche, le Parti socialiste a relancé une proposition de taxation exceptionnelle des superprofits énergétiques, une option que Marine Le Pen a également jugée envisageable si le plafonnement des prix se révélait inefficace.


Sources :

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