L’écart de taux entre la France et l’Allemagne sur les obligations souveraines à dix ans a dépassé, le 18 septembre 2026, la barre des 100 points de base pour la première fois depuis la crise de la dette de la zone euro en 2012. Ce seuil, longtemps considéré comme une ligne psychologique par les investisseurs obligataires, traduit une défiance grandissante envers la trajectoire budgétaire française, dans un contexte de paralysie parlementaire persistante.
Un rendement français au plus haut depuis près de vingt ans
Selon les données de marché relayées par Boursorama et XTB, le rendement de l’Obligation Assimilable du Trésor (OAT) à dix ans s’est établi autour de 4,55 %, contre environ 3,50 % pour le Bund allemand de même maturité. L’écart, ou « spread », a ainsi atteint 105 points de base en séance, un niveau que la France n’avait plus connu depuis la crise des dettes souveraines qui avait frappé l’Italie, l’Espagne, le Portugal et la Grèce au début des années 2010. Le prix des contrats d’assurance contre le défaut de paiement français (Credit Default Swap à cinq ans) a lui aussi grimpé à 41,5 points de base, son plus haut niveau depuis avril 2025.
Cette dégradation ne date pas d’hier : le spread ne s’établissait encore qu’à environ 55 points de base en début d’année 2026, selon les analyses de XTB. Amundi, l’un des principaux gestionnaires d’actifs européens, relève dans une note que l’écart de taux a ainsi doublé en moins d’un an, une accélération rare pour une économie du cœur de la zone euro.
Une trajectoire budgétaire qui inquiète les marchés
Les causes de cette tension sont avant tout politiques et budgétaires. Le gouvernement de Sébastien Lecornu mise sur un plan d’économies de 54 milliards d’euros pour le budget 2027, mais a dû reconnaître que le retour du déficit public sous la barre des 5 % du PIB, initialement espéré pour 2026, était désormais reporté à l’année suivante. Le budget 2026 lui-même n’a jamais été soumis au vote de l’Assemblée nationale : l’exécutif a eu recours à l’article 49.3 de la Constitution pour le faire adopter, l’Assemblée fonctionnant sans majorité stable pour la troisième année consécutive.
Le ministre de l’Économie et des Finances, Roland Lescure, a tenté de rassurer les marchés en jugeant la situation « gérable » et en affirmant que le gouvernement « s’attaque à ses enjeux budgétaires ». Un discours qui peine toutefois à convaincre pleinement les investisseurs : la dette publique française, déjà passée de moins de 100 % du PIB en 2019 à 115,7 % en 2025, devrait atteindre 119,3 % du PIB en 2026 et 121,7 % en 2027, selon les projections citées par plusieurs analystes de marché. Le déficit, quant à lui, resterait autour de 5,4 % du PIB, soit près du double du plafond de 3 % fixé par les règles budgétaires européennes.
Les agences de notation sous surveillance
Ce dérapage nourrit les inquiétudes sur la notation souveraine de la France. L’agence Fitch, qui avait dégradé la note française de AA+ à AA- depuis 2023, envisagerait un nouvel abaissement compte tenu de la trajectoire de la dette. Standard & Poor’s maintient de son côté une perspective négative sur sa notation depuis le début de l’année. Ces prises de position, conjuguées à l’absence de majorité parlementaire capable de porter une réforme budgétaire durable, alimentent un climat de défiance qui rappelle, toutes proportions gardées, celui vécu par l’Italie il y a quinze ans.
Des conséquences concrètes pour l’économie française
Cette hausse de la prime de risque n’est pas qu’un indicateur abstrait de marché. Elle renchérit directement le coût de financement de l’État : lors de sa dernière adjudication, le 17 septembre, l’Agence France Trésor a émis près de 27 milliards d’euros d’OAT, avec des taux allant jusqu’à 4,74 % sur les maturités longues. Chaque point de base supplémentaire se traduit, à moyen terme, par un surcoût pour les finances publiques, dans un pays qui n’a plus dégagé d’excédent budgétaire depuis plus de cinquante ans.
Les banques françaises, particulièrement exposées à la dette souveraine nationale, ont également souffert de cette tension sur les marchés actions ces dernières semaines. Au-delà du secteur financier, la remontée des taux obligataires pèse aussi sur le coût du crédit immobilier et sur le financement des entreprises, avec des répercussions potentielles sur l’investissement et l’emploi.
Pour Refrance, cet épisode illustre un enjeu de souveraineté économique à part entière : la capacité de la France à financer sa dette dans des conditions maîtrisées dépend directement de la confiance des investisseurs internationaux, elle-même suspendue à la capacité du pays à se doter d’une trajectoire budgétaire crédible. Les prochains rendez-vous, notamment l’examen du budget 2027 à l’Assemblée nationale à l’automne, seront déterminants pour la suite de cette séquence.


