TotalEnergies a annoncé le 11 septembre 2026 devenir propriétaire à 100 % de l’usine de recyclage chimique de plastiques de Grandpuits, en Seine-et-Marne, après avoir racheté les 35 % du capital encore détenus par le britannique Plastic Energy. Le groupe français, qui possédait déjà 65 % de cette installation, en devient ainsi l’unique actionnaire. Une opération discrète sur le plan financier, le montant de la transaction n’ayant pas été communiqué, mais lourde de sens pour la maîtrise française d’une technologie de recyclage avancé jugée stratégique dans la transition vers une économie circulaire.
Une usine pilote pour le recyclage des plastiques les plus difficiles
Mise en service en mars 2026, l’unité de Grandpuits traite chaque année 15 000 tonnes de déchets plastiques issus des ménages français, notamment ceux qui échappent aujourd’hui aux filières classiques de recyclage mécanique et finissent enfouis ou incinérés. Le procédé utilisé, la pyrolyse, consiste à chauffer ces déchets à haute température dans un environnement sans oxygène pour les transformer en huile de synthèse. Cette huile sert ensuite de matière première pétrochimique pour fabriquer des plastiques recyclés répondant à des normes strictes, notamment pour des usages alimentaires et médicaux, là où le recyclage mécanique traditionnel atteint ses limites.
Pour sécuriser l’approvisionnement en déchets plastiques sur le long terme, TotalEnergies s’appuie depuis 2023 sur un accord conclu avec les éco-organismes Citeo et Paprec, deux acteurs centraux de la collecte et du tri sélectif en France. Cette intégration verticale, de la poubelle jaune jusqu’à la matière recyclée de qualité industrielle, s’inscrit dans une logique de filière nationale plutôt que d’importation de technologies ou de matières premières recyclées depuis l’étranger.
Le retrait forcé d’un partenaire britannique fragilisé
Le rachat de la participation de Plastic Energy ne relève pas d’une simple opportunité financière. La société britannique, spécialiste du recyclage chimique par pyrolyse et partenaire historique de TotalEnergies sur le projet de Grandpuits depuis 2020, a connu de sérieuses difficultés en 2026. Confrontée à ce que la presse spécialisée britannique a qualifié de repli du marché européen du recyclage chimique, l’entreprise est entrée en procédure d’administration judiciaire en mai 2026, avant d’en ressortir en août sous une gouvernance restructurée, son fondateur Carlos Monreal reprenant la direction générale.
C’est dans ce contexte de fragilité financière du partenaire étranger que s’est negociée la cession de sa part dans l’actif français. En reprenant l’intégralité du capital, TotalEnergies évite qu’une installation industrielle jugée stratégique pour la filière française du recyclage avancé ne se retrouve otage des difficultés financières d’un acteur étranger, ou ne bascule vers d’autres investisseurs internationaux lors de la restructuration. Le contrôle de la technologie, du site et de sa production reste ainsi intégralement français, alors même que le secteur du recyclage chimique traverse une phase de consolidation à l’échelle européenne, marquée par plusieurs défaillances d’entreprises spécialisées.
Grandpuits, vitrine de la reconversion industrielle française
L’usine de recyclage n’est qu’une pièce du vaste chantier de transformation de l’ancienne raffinerie de Grandpuits, fermée en tant que site de raffinage classique et convertie en ce que TotalEnergies présente comme une plateforme zéro pétrole. Annoncé en 2020 pour un investissement total dépassant 500 millions d’euros, ce projet a permis de maintenir 250 emplois sur le site tout en le réorientant vers des activités bas carbone.
La plateforme abrite désormais une unité de production de carburant aviation durable (SAF), dont la capacité doit passer de 210 000 tonnes par an à 285 000 tonnes en 2027, une unité de biométhane d’une capacité de 80 gigawattheures annuels, ainsi que la plus grande ferme solaire d’Île-de-France, mise en service en juillet 2023 avec 46 000 panneaux photovoltaïques produisant 31 gigawattheures par an. L’unité de recyclage plastique, initialement dimensionnée pour traiter jusqu’à 30 000 tonnes par an de composés à forte valeur ajoutée selon les annonces de 2023, complète cet ensemble industriel conçu comme une démonstration de la capacité française à réindustrialiser un site pétrolier historique sans perte d’emplois massive.
Un enjeu de souveraineté technologique et industrielle
Au-delà du cas particulier de Grandpuits, cette opération illustre un enjeu plus large pour l’économie française : la maîtrise nationale des technologies de rupture dans le traitement des déchets et l’économie circulaire, un secteur encore jeune où l’Europe cherche à réduire sa dépendance aux importations de plastique vierge issu de la pétrochimie asiatique et moyen-orientale. Le recyclage chimique, bien que coûteux et encore contesté par certaines associations environnementales qui lui préfèrent le recyclage mécanique, constitue l’un des rares leviers technologiques permettant de recycler des plastiques aujourd’hui irrécupérables.
En consolidant sa position d’actionnaire unique au moment même où son partenaire britannique traversait une crise existentielle, TotalEnergies s’assure que le savoir-faire industriel développé à Grandpuits, l’un des tout premiers sites de ce type en France, ne dépende plus d’un tiers étranger fragilisé. Un choix qui s’inscrit dans la tendance plus générale des grands groupes énergétiques français à reprendre la main sur des actifs jugés stratégiques, dans un contexte où la consolidation du secteur européen du recyclage avancé pourrait redistribuer les positions industrielles pour les années à venir.


