La Direction générale de l’armement (DGA) a officiellement notifié, le 10 septembre, le marché THUNDART à un groupement associant Safran Electronics & Defense et MBDA. Ce programme doit doter l’armée de Terre d’une capacité souveraine de frappe de précision à longue distance, en remplacement du Lance-Roquettes Unitaire (LRU), dont la France ne dispose plus que de neuf exemplaires. Au-delà de l’aspect capacitaire, le dossier illustre la volonté française de s’affranchir d’une dépendance technologique aux États-Unis dans un segment d’armement jugé stratégique.
Un système conçu pour remplacer un parc vieillissant et sous-dimensionné
Le LRU, version modernisée du lance-roquettes américain M270, équipe aujourd’hui le seul 1er régiment d’artillerie. Sa flotte réduite ne permet pas de couvrir les besoins identifiés par l’état-major. L’ancien chef d’état-major de l’armée de Terre, le général Pierre Schill, avait publiquement estimé nécessaire de disposer de trois régiments de frappe dans la profondeur, soit un par division engagée plus un échelon d’appui au niveau du corps d’armée, pour des portées comprises entre 150 et 200 kilomètres.
THUNDART doit répondre à cette lacune. Le système annoncé affiche une portée de 150 kilomètres et a passé avec succès un tir de démonstration en avril dernier, validant une solution capable de fonctionner en environnement brouillé, sans dépendre des signaux de géolocalisation par satellite. La sélection industrielle du groupement Safran-MBDA remonte à juin 2026 : leur proposition l’a emporté face au consortium concurrent formé par ArianeGroup et Thales autour du projet FLPt-150.
Une architecture entièrement française, faute d’accord américain
L’élément le plus significatif du dossier tient à son origine industrielle. Selon plusieurs sources spécialisées, les États-Unis ont refusé d’ouvrir l’intégration de leurs roquettes guidées GMLRS, produites par Lockheed Martin, aux plateformes françaises. Ce blocage a contraint MBDA et Safran à concevoir une munition entièrement nouvelle, plutôt que d’adapter une technologie américaine déjà éprouvée et largement diffusée au sein de l’OTAN via le système HIMARS.
Le résultat est une architecture propriétaire : Safran Electronics & Defense apporte son expertise en navigation inertielle et en optronique pour garantir la précision du tir même en cas de brouillage électronique, tandis que MBDA fournit son savoir-faire en systèmes d’armes complexes. Le propulseur est confié à Roxel et le module de guidage reprend des briques technologiques déjà éprouvées sur l’armement air-sol modulaire (AASM). Le lanceur, développé par Safran Electronics & Defense avec le concours de Scania France, doit s’intégrer au système de gestion des feux ATLAS de l’armée de Terre.
Pour Alexandre Ziegler, chez Safran, cette sélection « concrétise la complémentarité de nos expertises ». Stéphane Reb, chez MBDA, y voit quant à lui « une étape décisive pour la souveraineté française », une formule qui résume l’enjeu politique du dossier autant que sa dimension technique.
Calendrier serré et ambition industrielle
Le contrat prévoit la livraison de 26 systèmes avant 2030, échéance à laquelle les derniers LRU doivent quitter le service actif, avec une option portant sur 26 unités supplémentaires, soit un total pouvant atteindre 52 exemplaires conformément aux orientations de la loi de programmation militaire 2024-2030. Ce calendrier, à peine quatre ans, impose une montée en cadence rapide aux deux industriels.
Safran et MBDA doivent créer, en janvier 2027, une coentreprise détenue à parts égales, implantée en région parisienne, chargée du développement, de la production et du soutien du système, ainsi que de ses futures déclinaisons à l’export. Les deux groupes annoncent d’ores et déjà la mobilisation de dizaines d’ingénieurs et la répartition d’emplois industriels dans plusieurs régions françaises : Aquitaine, Bretagne, Centre-Val de Loire, Île-de-France et Provence-Alpes-Côte d’Azur.
L’objectif affiché dépasse le seul marché domestique. Une fois le besoin des armées françaises satisfait, la coentreprise entend adapter le système à d’autres milieux, une déclinaison navale ayant été évoquée par la presse spécialisée, et le proposer à des pays alliés. Dans un marché de l’artillerie longue portée où l’offre américaine HIMARS domine largement les commandes export en Europe, notamment auprès des pays baltes et d’Europe centrale, la France mise sur une alternative entièrement maîtrisée pour se positionner face à un concurrent verrouillé sur sa propre chaîne logistique de munitions.
Le dossier THUNDART s’inscrit ainsi dans la continuité d’autres programmes récents visant à réduire la dépendance de la base industrielle et technologique de défense française aux technologies américaines, dans un contexte où la question de l’autonomie stratégique européenne occupe une place croissante dans les arbitrages budgétaires et industriels de Paris.
