Réunies à Paris à l’occasion du Sommet international sur l’espace, la France et la Suède ont annoncé, le 10 septembre, l’élaboration d’une feuille de route bilatérale destinée à approfondir leur coopération spatiale, civile et militaire. L’accord, encore peu documenté dans le détail, s’inscrit dans un contexte de recomposition stratégique du paysage européen de la défense, marqué par l’échec du programme d’avion de combat franco-allemand SCAF et par la montée en puissance solitaire de l’Allemagne dans le secteur spatial de défense.
Un partenariat porté au plus haut niveau
L’annonce a été portée côté français par la ministre des Armées Catherine Vautrin et le ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace Philippe Baptiste, et côté suédois par le ministre de la Défense Pål Jonson et la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche Lotta Edholm. Selon le communiqué officiel diffusé à cette occasion, l’objectif affiché est de « renforcer la compétitivité, la sécurité et l’accès indépendant à l’espace » de l’Europe, une formulation qui reprend presque mot pour mot les priorités mises en avant par Paris tout au long du Sommet spatial.
Cette initiative s’appuie sur le Partenariat stratégique d’innovation conclu en 2024 entre Emmanuel Macron et le Premier ministre suédois Ulf Kristersson, à l’époque centré sur l’innovation civile et technologique. Son extension explicite au domaine spatial militaire marque une étape supplémentaire dans le rapprochement entre les deux pays, déjà membres de l’Alliance atlantique depuis l’adhésion suédoise de mars 2024.
Deux spatioports, un argument stratégique
L’argument central de ce rapprochement tient à une singularité européenne : la France et la Suède sont les deux seuls pays de l’Union à disposer d’infrastructures de lancement opérationnelles, avec le Centre spatial guyanais à Kourou d’un côté, et le centre d’Esrange, situé en Laponie au-delà du cercle polaire, de l’autre. Mutualiser ces deux capacités permettrait, selon les termes du communiqué, de « garantir un accès indépendant à l’espace » pour l’Europe, à l’heure où la dépendance du continent envers des opérateurs extra-européens, qu’il s’agisse de SpaceX pour les lancements ou de sociétés comme la finlandaise ICEYE et l’américaine Planet Labs pour l’imagerie satellitaire, continue d’inquiéter les états-majors.
La Suède développe de son côté une constellation de satellites d’observation combinant capteurs radar (SAR) et optroniques, une capacité que Paris regarde avec un intérêt croissant dans la perspective d’une architecture de renseignement spatial européenne moins tributaire du partage d’informations avec les alliés extra-européens.
L’ombre du SCAF et la concurrence allemande
Ce rapprochement franco-suédois ne peut se lire indépendamment de la rupture, actée le 8 juin dernier, du programme SCAF, censé produire l’avion de combat de nouvelle génération franco-allemand après près de neuf ans de négociations entre Dassault Aviation et Airbus. Depuis cet échec, la France multiplie les signaux en direction de Stockholm : un contrat naval d’environ 4 milliards d’euros portant sur quatre frégates a été signé en mai, une première réunion conjointe sur le rôle de la dissuasion nucléaire française pour la sécurité européenne s’est tenue fin avril, et des discussions exploratoires sont engagées avec l’avionneur suédois Saab, qui ne devrait toutefois arrêter sa propre doctrine en matière d’avion de combat futur qu’à l’horizon 2028-2030.
Dans le même temps, l’Allemagne poursuit un développement spatial militaire largement autonome, avec des investissements annoncés à hauteur de 35 milliards d’euros d’ici 2030, tandis que le Royaume-Uni peine à conserver le rythme. Pour Paris, l’axe suédois apparaît ainsi comme une alternative crédible pour peser dans les arbitrages industriels européens sans dépendre exclusivement de Berlin, dont le budget de défense doit atteindre près de 140 milliards d’euros en 2027, soit plus du double de l’enveloppe française.
Une portée encore à préciser
Le communiqué franco-suédois reste, à ce stade, prudent sur les engagements concrets : aucun montant ni calendrier précis n’a été rendu public, et la feuille de route évoquée devra encore être déclinée en projets industriels identifiés. Cette annonce intervient toutefois quelques jours seulement après que la France a mis sur la table, lors du même Sommet spatial, une enveloppe de 20 milliards d’euros en faveur de l’autonomie spatiale européenne, notamment via la constellation de connectivité IRIS², preuve d’une séquence diplomatique et industrielle dense pour le secteur spatial français à la rentrée.
Pour l’écosystème industriel tricolore, du CNES aux entreprises du spatial installées en Guyane, ce type de partenariat bilatéral, s’il se concrétise, pourrait offrir un débouché supplémentaire à des savoir-faire nationaux dans un contexte où la course à l’autonomie spatiale européenne s’accélère, sous la pression conjuguée de la remilitarisation allemande et de la dépendance persistante aux acteurs américains du secteur.
