La Direction générale de l’armement (DGA) a réceptionné, début septembre, les deux premiers Falcon 2000LXS « Albatros » commandés à Dassault Aviation dans le cadre du programme AVSIMAR (Avions de Surveillance et d’Intervention Maritime). L’annonce, confirmée le 9 septembre par un communiqué du groupe, marque le début du renouvellement d’une flotte de patrouille maritime vieille de plus de quarante ans, un enjeu de souveraineté directement lié à la surveillance de la deuxième zone économique exclusive (ZEE) mondiale, avec environ 11 millions de km².
Un programme conçu pour combler une rupture capacitaire
Les Albatros doivent remplacer les huit Falcon 50M « Surmar » et les cinq Falcon 200 « Gardian », des appareils basés en Bretagne et dans le Pacifique, dont le retrait s’échelonne depuis 2025. Douze exemplaires sont prévus au total : sept commandés fermement en décembre 2020, cinq autres levés en option en septembre 2025. Les livraisons doivent se poursuivre au rythme de deux appareils par an jusqu’au début des années 2030, avec un troisième exemplaire attendu avant la fin de cette année.
Les deux premiers Albatros ont rejoint la flottille 24F de Lann-Bihoué, dans le Morbihan, après des essais menés au centre DGA d’Istres et une transformation militaire réalisée à Mérignac, chez Dassault Aviation. L’appareil affiche un rayon d’action de 7 400 km et une amélioration de 10 à 30 % par rapport aux avions qu’il remplace, pour des missions de sauvetage en mer, de lutte contre les trafics et la pollution, et de surveillance des approches maritimes françaises, y compris outre-mer.
Un écosystème industriel français resserré autour de la mission
L’appareil s’appuie sur un ensemble de systèmes développés par des industriels français : le radar multifonction SearchMaster de Thales, en bande X, la boule optronique Euroflir 410 de Safran, et un système de gestion de mission conçu par Naval Group. Selon les données publiées par le ministère des Armées lors de la commande de 2025, ce montage sécurise environ une centaine d’emplois chez Dassault Aviation pour la seule intégration militaire des appareils. Le PDG de Dassault Aviation, Éric Trappier, a souligné dans le communiqué du 9 septembre l’expérience du groupe en matière de surveillance maritime, rappelant les précédents des Falcon 20 des garde-côtes américains et des Falcon 900 et 2000MSA japonais.
Cette architecture industrielle illustre un modèle recherché par Paris depuis plusieurs années : garder la maîtrise des fonctions les plus sensibles, capteurs, calculateurs de mission, intégration finale, chez des champions nationaux, tout en s’appuyant sur une base commerciale civile, ici le jet d’affaires Falcon 2000, pour amortir les coûts de développement.
Une nuance industrielle : neuf cellules sur douze assemblées en Inde
Le tableau mérite toutefois d’être nuancé. Selon les informations rapportées par Mer et Marine, seuls les trois premiers Falcon 2000LXS servant de base au programme ont été fabriqués en France ; les neuf suivants doivent être produits en Inde, à Nagpur, par Dassault Reliance Aerospace Limited (DRAL), coentreprise détenue à 51 % par Reliance Infrastructure et à 49 % par Dassault Aviation, en activité depuis 2018. Ce site fournit des cellules complètes, prêtes à voler, avant leur envoi en France.
Cette répartition n’est pas propre au programme AVSIMAR : elle découle des obligations de compensation industrielle (« offsets ») attachées à la vente de 36 Rafale à l’Inde en 2016, qui imposent à Dassault de faire travailler des partenaires indiens. En clair, la cellule de base de l’Albatros n’est plus systématiquement « fabriquée en France », mais sa transformation en avion de surveillance militaire, radar, optronique, systèmes de mission, sécurité opérationnelle, reste elle intégralement réalisée en France, à Mérignac. C’est cette étape, plus que l’assemblage de la cellule elle-même, que Dassault et ses partenaires présentent comme le cœur souverain du programme.
Un chantier plus vaste de surveillance des approches maritimes
L’arrivée des Albatros s’inscrit dans un effort plus large de modernisation des moyens de surveillance maritime française, aux côtés du programme de patrouilleurs hauturiers confié à un tissu de chantiers navals régionaux. Le ministère des Armées a par ailleurs indiqué vouloir compléter cette flotte d’avions par des drones, dans une seconde phase du programme, afin d’atteindre une couverture jugée complète des objectifs de surveillance des espaces maritimes sous souveraineté française.
Le cas des Albatros résume ainsi une tension propre à l’industrie de défense française contemporaine : des donneurs d’ordre qui conservent la maîtrise des briques technologiques les plus stratégiques, tout en acceptant une mondialisation croissante de la production des plateformes elles-mêmes, sous la pression des contreparties industrielles exigées par les clients à l’export.
