En marge du Sommet international sur l’espace qui s’est tenu au Grand Palais les 9 et 10 septembre, un autre rendez-vous, plus discret, a retenu l’attention des observateurs de la politique africaine de la France. Le 9 septembre à Paris, le vice-premier ministre et ministre de la Défense ivoirien, Téné Birahima Ouattara, s’est entretenu avec son homologue française, la ministre des Armées et des Anciens Combattants Catherine Vautrin. À l’ordre du jour : l’intensification de la formation des militaires ivoiriens, le renforcement des capacités opérationnelles de leurs armées respectives et, point notable, la modernisation du cadre juridique qui régit leur partenariat de défense.
« Nous avons convenu de poursuivre et d’intensifier les échanges relatifs à la formation et au renforcement des capacités opérationnelles de nos forces armées, tout en renforçant la coordination sur les enjeux de sécurité régionale », a résumé Téné Birahima Ouattara à l’issue de l’entretien. Les deux ministres ont réaffirmé leur volonté de bâtir un partenariat « solide, efficace et adapté aux nouveaux défis sécuritaires », sans toutefois détailler publiquement un calendrier pour la refonte des textes juridiques évoquée.
Une doctrine française transformée depuis 2025
Cette rencontre s’inscrit dans un contexte de transformation profonde du dispositif militaire français sur le continent. Depuis l’été 2025, la France a rétrocédé l’ensemble de ses bases permanentes en Afrique de l’Ouest et centrale à ses partenaires, dont le camp de Port-Bouët, remis à l’armée ivoirienne en février de la même année. Ce retrait n’a pas mis fin à la présence militaire française sur le continent : il l’a transformée. Un Commandement pour l’Afrique (CPA), créé le 1er juillet 2024 et basé à Paris, pilote désormais une doctrine reposant sur deux détachements de liaison permanents, à Abidjan et à Libreville, intégrés aux structures africaines, complétés par des détachements temporaires selon les besoins. Ce modèle, parfois qualifié de « tandem », mise sur des formations ciblées (emploi de drones, combat en zone forestière, lutte contre les engins explosifs improvisés, infanterie motorisée) plutôt que sur le stationnement permanent de troupes.
La menace jihadiste se déplace vers le sud
L’enjeu sécuritaire qui sous-tend cette réorganisation est de taille. Depuis plusieurs mois, les groupes armés liés à Al-Qaïda, en premier lieu le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM, également désigné JNIM), étendent leur rayon d’action du Sahel vers les États côtiers du golfe de Guinée. Selon les Nations unies, l’Afrique de l’Ouest et le Sahel comptaient fin février 2026 près de 6,8 millions de déplacés internes et 1,3 million de réfugiés et demandeurs d’asile, dont environ 220 000 réfugiés déjà présents dans les pays du golfe de Guinée. Le nombre de réfugiés burkinabè accueillis au Liberia a triplé depuis 2025, passant d’environ 40 000 à 140 000 personnes. Le 25 avril 2026, une offensive coordonnée du GSIM et du Front de libération de l’Azawad a frappé simultanément Bamako, Kati, Gao, Kidal et Mopti, faisant notamment des victimes parmi les militaires maliens, dont le ministre de la Défense. Le Niger a lui aussi été touché, avec des attaques visant l’aéroport de Niamey et la base militaire de Tahoua, tandis que le nord et l’est du Burkina Faso subissent des assauts appuyés par des drones.
Un partenariat gagnant-gagnant, sans bases fixes
Face à cette menace qui se déplace vers le sud, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) prépare de son côté une force régionale d’environ 2 000 hommes destinée à endiguer la pression jihadiste côtière. C’est dans cet environnement que s’inscrit le partenariat franco-ivoirien : pour Abidjan, il s’agit de consolider la transformation de ses forces armées, engagée sous l’autorité du président Alassane Ouattara, en s’appuyant sur l’expertise et les capacités françaises sans revenir à une présence militaire étrangère permanente sur son sol. Pour Paris, ce format allégé permet de conserver un accès stratégique et une influence dans une région clé, sans les coûts politiques et logistiques associés au maintien de bases fixes, dans un contexte où la présence militaire française en Afrique de l’Ouest reste un sujet sensible depuis les retraits imposés par les juntes du Mali, du Niger et du Burkina Faso.
Un cadre juridique à surveiller
La modernisation annoncée du cadre juridique bilatéral, dont le contenu précis n’a pas été détaillé à l’issue de la rencontre du 9 septembre, sera à surveiller dans les prochaines semaines. Elle déterminera notamment l’ampleur des moyens de formation déployés et la nature exacte des engagements pris de part et d’autre, alors que la trajectoire du GSIM au-delà du Sahel continue d’inquiéter les chancelleries occidentales et les capitales du golfe de Guinée.
