L’oléoduc saoudien de contournement d’Ormuz visé par des drones : la France face à sa vraie fragilité énergétique

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Des drones tirés depuis le territoire irakien ont frappé, dans la nuit du 10 au 11 septembre, plusieurs installations de l’oléoduc Est-Ouest saoudien, provoquant des incendies sur au moins deux stations de pompage et contraignant Saudi Aramco à interrompre l’exploitation de cette artère pétrolière. L’épisode touche l’une des infrastructures les plus stratégiques du marché mondial du brut, celle qui permettait jusqu’ici à Riyad de contourner le détroit d’Ormuz. Il intervient alors que ce dernier est resté fermé pendant plusieurs semaines à la faveur de l’escalade militaire entre l’Iran, Israël et les États-Unis, et relance en France un débat que les automobilistes vivent déjà à la pompe depuis plusieurs mois.

Une soupape de sécurité mondiale visée à son tour

Long de 1 201 kilomètres et doté d’une capacité de transport d’environ 5 millions de barils par jour, l’oléoduc reliant le gisement d’Abqaiq, dans l’est du royaume, au port de Yanbu sur la mer Rouge avait été construit pendant la guerre Iran-Irak dans le seul but d’échapper à une éventuelle fermeture d’Ormuz. Sa mise hors service, même temporaire, prive donc l’Arabie saoudite de son ultime marge de manœuvre logistique au moment précis où elle en a le plus besoin.

Selon les autorités saoudiennes, les tirs proviennent de la province irakienne de Maysan. Aucun groupe n’en a revendiqué la responsabilité, mais le soupçon se porte sur des milices proches de l’Iran implantées en Irak. Le ministère saoudien des Affaires étrangères a dénoncé des « actes terroristes lâches » et affirmé se réserver le droit de prendre « toutes les mesures nécessaires » pour protéger ses infrastructures critiques, sans annoncer de riposte militaire immédiate. À Bagdad, le Premier ministre a limogé le commandant militaire de la province de Maysan et demandé un délai pour enquêter, tout en maintenant la position officielle irakienne de neutralité dans le conflit.

Conséquence immédiate sur les marchés : le Brent a franchi les 108 dollars le baril, le WTI s’est établi autour de 103 dollars et le Murban du Golfe a brièvement dépassé 122 dollars avant de refluer. Ces niveaux confirment que la fermeture d’Ormuz, combinée désormais à la vulnérabilité de sa principale voie de contournement, a fait basculer le marché pétrolier dans une zone de tension inédite depuis plusieurs années.

La France, pas exposée sur le brut mais fragile sur les produits raffinés

Pour l’économie française, l’enjeu n’est pas d’abord celui de l’approvisionnement en pétrole brut. La France n’importe que 12 % de son brut du Moyen-Orient et diversifie ses fournisseurs depuis des années, tout en ne produisant elle-même qu’environ 1 % de sa consommation. La vraie faille se situe en aval, dans les produits raffinés : le pays importe environ un tiers de son gazole routier et plus de 60 % de son carburéacteur en provenance de la région. Cette dépendance structurelle aux carburants transformés, plus qu’au brut lui-même, explique pourquoi une crise au Moyen-Orient se traduit presque immédiatement par une hausse des prix à la pompe en France, sans qu’aucune pénurie physique ne soit constatée.

Les chiffres de la rentrée en témoignent : le sans-plomb 95-E10 s’échange désormais autour de 2,10 à 2,12 euros le litre (soit une hausse d’environ 23,5 % depuis février), et le gazole flirte avec 2,29 euros (+33,3 % sur la même période). L’Insee a mesuré une inflation de 2,4 % sur un an en août, contre 2,1 % en juillet, portée par des prix de l’énergie en hausse de 16,7 %. Interrogée sur une éventuelle pénurie, l’Union française des industries pétrolières (UFIP) a été catégorique : « on n’a pas de problème de pénurie, on a un problème de prix », les capacités de raffinage limitées, notamment dans le Golfe, étant identifiées comme le principal facteur de tension, aux côtés de l’affaiblissement des capacités russes.

Un filet de sécurité national sous tension modérée

La France dispose toutefois d’un outil de résilience éprouvé : la Sagess, société privée créée en 1988 par les opérateurs pétroliers et financée exclusivement sur fonds privés, qui gère à elle seule environ 75 % des réserves stratégiques nationales, soit 17 millions de mètres cubes de brut et de produits finis. La réglementation impose de maintenir l’équivalent de 108 jours d’importations, une réserve qui, à ce stade, n’a pas été mobilisée en urgence. Sept raffineries, dont six en métropole, offrent par ailleurs une capacité annuelle de 57 millions de tonnes qui amortit partiellement le choc externe.

Le dossier concerne aussi directement un acteur industriel français : TotalEnergies, actionnaire de la coentreprise Satorp aux côtés de Saudi Aramco sur la plateforme de raffinage et de pétrochimie de Jubail, en Arabie saoudite. Ce site avait déjà dû suspendre temporairement son activité en avril dernier à la suite de frappes dans la région, avant un redémarrage partiel quelques semaines plus tard, illustrant à quel point les intérêts économiques français sont désormais imbriqués dans la sécurité des infrastructures pétrolières du Golfe.

À court terme, l’attention se porte sur le délai de redémarrage de l’oléoduc Est-Ouest, sur une éventuelle revendication qui clarifierait la chaîne de responsabilité, et sur la capacité de Riyad à sécuriser ses installations sans étendre davantage le conflit régional. Pour la France, l’épisode confirme surtout que sa souveraineté énergétique se joue moins dans les gisements du Moyen-Orient que dans sa capacité de raffinage et ses stocks stratégiques, deux leviers sur lesquels la marge de manœuvre reste, par construction, limitée.

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