Budget militaire : l’Allemagne creuse l’écart avec la France, le spectre du « décrochage » capacitaire

Crédits photo : Hensoldt - KNDS

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Le Bundestag a validé, le 9 septembre, une rallonge de 30 milliards d’euros puisée dans le fonds spécial de la Bundeswehr. Avec cet apport, le budget de défense allemand devrait atteindre près de 140 milliards d’euros en 2027, contre 108,2 milliards en 2026 (82,69 milliards de crédits ordinaires et 25,51 milliards issus du fonds spécial créé en 2022). Le budget français, lui, ne progresserait que de 57,1 à 63,3 milliards d’euros sur la même période. L’Allemagne dépenserait ainsi 2,2 fois plus que la France pour ses armées, un rapport de force qui alimente depuis plusieurs mois les mises en garde du chef d’état major des armées, le général Fabien Mandon.

Une trajectoire budgétaire sans équivalent en Europe

La rallonge votée par les députés allemands s’inscrit dans une trajectoire de plus long terme. Berlin vise 3,5 % du PIB consacrés aux dépenses militaires dès 2029, soit six ans avant l’échéance fixée par l’OTAN à ses membres. Le fonds spécial de 100 milliards d’euros créé en 2022, hors frein constitutionnel à l’endettement (la fameuse Schuldenbremse), continue ainsi d’irriguer un effort budgétaire que ni la France ni la plupart des autres pays européens ne peuvent aujourd’hui égaler en valeur absolue.

Cette accélération n’est pas seulement quantitative. L’objectif otanien ne se limite pas à un pourcentage de richesse nationale : il impose aussi qu’une part significative de l’effort soit consacrée à la recherche et au développement, un terrain sur lequel l’Allemagne partait pourtant d’assez loin par rapport à la France et à ses grands groupes d’armement intégrés.

Le général Mandon alerte sur le risque de « décrochage »

Devant la commission des finances du Sénat en mai dernier, le général Mandon avait déjà prévenu que « le décrochage est possible ». Sa formule, largement reprise depuis, résume l’inquiétude d’une partie de l’état major : « Si l’Allemagne continue à ce rythme, dans cinq ans, l’argument selon lequel nous bénéficions d’une expérience opérationnelle et d’une certaine culture ne tiendra plus. » Le chef d’état major évoquait également un basculement plus politique que budgétaire : « Pour les Américains, la référence européenne devient peu à peu l’Allemagne. »

L’écart chiffré, confirmé par le vote du 9 septembre, donne du poids à cette alerte. Si les deux trajectoires se maintiennent, l’Allemagne dépensera d’ici cinq ans plusieurs fois plus que la France chaque année pour ses forces armées, un différentiel que l’expérience opérationnique française, forgée notamment au Sahel et au Levant, ne pourra pas indéfiniment compenser aux yeux des alliés.

Un enjeu direct pour la souveraineté industrielle française

Au delà de la comparaison budgétaire, c’est la base industrielle et technologique de défense (BITD) française qui se trouve en ligne de mire. La France s’appuie sur neuf maîtres d’œuvre industriels (Dassault Aviation, Thales, Safran, MBDA, Naval Group, KNDS, Airbus Defence and Space, Nexter historique et Arquus, entre autres regroupements) qui emploient environ 240 000 personnes sur le territoire national. Cet écosystème, capable de produire un avion de combat, un char, un missile ou un sous marin de bout en bout sans dépendre d’une licence étrangère, constitue l’un des piliers de l’autonomie stratégique française revendiquée depuis les années 1960.

Or la montée en puissance budgétaire allemande s’accompagne d’ambitions industrielles assumées à Berlin, qu’il s’agisse de Rheinmetall, de KNDS Deutschland ou des programmes de drones et de munitions annoncés ces derniers mois. Plusieurs experts cités dans la presse spécialisée évoquent le risque d’un « noyautage » progressif de segments entiers de la BITD française par des capitaux ou des donneurs d’ordres allemands, à mesure que Berlin dispose de moyens financiers sans commune mesure pour consolider ses propres champions ou investir dans des coentreprises transfrontalières à son avantage.

Deux modèles de défense qui restent différents

La comparaison brute des budgets appelle toutefois une nuance que les états majors des deux pays reconnaissent volontiers. Le modèle français repose sur la dissuasion nucléaire, financée séparément et représentant une charge fixe incompressible, quand le modèle allemand reste avant tout conventionnel, avec une Bundeswehr longtemps sous dimensionnée qu’il s’agit désormais de reconstruire quasiment depuis zéro. Une partie de l’écart budgétaire traduit donc un rattrapage de matériel et d’effectifs plus qu’une avance stratégique équivalente.

Reste que l’argument de la seule expérience opérationnelle, longtemps mis en avant par Paris pour justifier son influence au sein de l’Alliance atlantique et de l’Union européenne, s’érode à mesure que l’écart de moyens se creuse. Le débat budgétaire français pour 2027, qui doit se tenir dans un calendrier parlementaire particulièrement contraint avant l’élection présidentielle, s’annonce comme un test pour la trajectoire de la loi de programmation militaire et, plus largement, pour la capacité de la France à rester une référence militaire crédible face à un partenaire allemand désormais nettement mieux doté.

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