Le groupe français Safran a annoncé le 5 septembre avoir été retenu par l’armée allemande pour la fourniture d’un « volume important » de systèmes optroniques destinés à l’infanterie. Une commande qui, loin d’être un cas isolé, illustre une tendance de fond : à la faveur du réarmement massif de Berlin, les industriels français de la défense sont devenus des fournisseurs stratégiques de la Bundeswehr, au point de faire de l’Allemagne le cinquième meilleur client européen de la France en 2025.
Plus d’un millier de jumelles pour l’infanterie allemande
Le contrat porte sur plus d’un millier de systèmes Moskito, des jumelles monoculaires capables de détecter et de géolocaliser des cibles de jour comme de nuit grâce à un télémètre laser, ainsi que sur plusieurs centaines de systèmes Sharpcrow, un dispositif portatif d’observation et de ciblage multispectral doté d’une caméra thermique et d’une transmission numérique des données. Ces équipements s’inscrivent dans le programme allemand « Infanterist der Zukunft – Erweitertes System » (IdZ-ES), qui vise à connecter chaque combattant à un réseau de capteurs et de communication. Le maître d’œuvre du programme est l’industriel allemand Rheinmetall, qui sous-traite à Safran Electronics & Defense la fourniture de cette brique optronique.
Ni le prix unitaire ni le montant global du contrat n’ont été communiqués par les deux groupes. Mais l’opération confirme l’ancrage industriel de Safran outre-Rhin : les systèmes seront produits sur le site allemand de Murr, en Bade-Wurtemberg, où le groupe français a investi 50 millions d’euros, avec un transfert prévu vers Ludwigsburg pour accroître les capacités de production optronique. Sur les marchés, l’action Safran a réagi en légère hausse à Paris à l’annonce de cette commande.
Un cinquième rang de client européen gagné en une décennie
Ce contrat n’est que la partie visible d’un mouvement plus large. Selon les données compilées par plusieurs médias spécialisés de défense, les prises de commandes allemandes auprès de l’industrie française d’armement ont atteint 526 millions d’euros en 2025, plus du double de leur niveau de 2024, tandis que les livraisons effectives ont atteint 408 millions d’euros, quasiment un doublement également. Sur une décennie, la progression est plus spectaculaire encore : la moyenne annuelle tournait plutôt autour de 100 millions d’euros au début des années 2020. Résultat, l’Allemagne est devenue en 2025 le cinquième meilleur client européen de la France, un rang qu’elle n’occupait pas jusqu’ici.
Safran n’est pas le seul bénéficiaire de cette dynamique. Thales a signé un contrat significatif portant également sur des systèmes optroniques du combattant, tandis que le groupe terrestre franco-allemand KNDS a fourni une vingtaine de canons de 20 mm à la Bundeswehr. Ces commandes s’ajoutent à un contexte déjà documenté de rapprochement industriel : Safran a notamment décroché en juin un contrat historique portant sur plus de mille jumelles JIM Compact, sa plus grosse commande allemande jamais enregistrée, ainsi qu’un marché sur les moteurs d’hélicoptères H145M.
Le réarmement le plus rapide d’Europe
Cette accélération des achats s’explique par l’ampleur du réarmement allemand, présenté par plusieurs observateurs comme l’un des plus rapides du continent. Le budget de la défense de Berlin a atteint 82,7 milliards d’euros en 2025 et devrait grimper jusqu’à 153 milliards d’euros à l’horizon 2029, propulsant l’Allemagne au rang de quatrième puissance mondiale en dépenses militaires. Ce choc budgétaire, amorcé après l’invasion de l’Ukraine par la Russie et amplifié par les incertitudes pesant sur l’engagement américain envers l’OTAN, se traduit par une modernisation accélérée de l’ensemble des composantes de la Bundeswehr, de l’infanterie aux blindés en passant par l’aviation de transport.
Un paradoxe pour la relation franco-allemande
L’ampleur de ces commandes tranche avec le récit habituellement dominant d’une coopération industrielle franco-allemande grippée. Les deux pays peinent en effet à s’accorder sur la gouvernance de leurs grands programmes communs, à commencer par le système de combat aérien du futur (SCAF), empêtré depuis des mois dans des désaccords entre Dassault Aviation et Airbus sur le partage du leadership industriel, ou le char du futur MGCS, marqué par des tensions similaires entre Nexter et Rheinmetall au sein de KNDS. Pourtant, sur le segment bien plus discret des équipements du combattant individuel et de l’optronique, la relation bilatérale fonctionne à plein régime, hors des cadres institutionnels des grands programmes conjoints.
Pour l’industrie française, cette percée sur le marché allemand illustre une diversification bienvenue de ses débouchés à l’export, traditionnellement concentrés sur le Moyen-Orient et l’Asie, vers ses propres partenaires européens de l’OTAN. Elle confirme aussi la position de la France comme l’un des rares pays à disposer d’une base industrielle et technologique de défense complète, capable de répondre à la demande de ses voisins sur des segments de niche à forte valeur ajoutée comme l’optronique de combat. Alors que Bruxelles pousse pour une plus grande autonomie stratégique européenne face aux États-Unis et à la Chine, ces contrats bilatéraux, cumulés programme après programme, dessinent une forme de souveraineté industrielle européenne qui se construit moins par les grands sommets institutionnels que par l’addition de commandes concrètes entre alliés.


