Le gouvernement a fermé la porte, jeudi 3 septembre, à toute reprise en main publique, même temporaire, de Fibre Excellence. Alors que l’usine de Saint-Gaudens (Haute-Garonne) joue sa survie devant le tribunal de commerce de Toulouse le 8 septembre, la préfecture des Bouches-du-Rhône a dû, le même jour, exiger des mesures d’urgence sur le site jumeau de Tarascon, déjà liquidé, où des risques chimiques et d’incendie ont été signalés. Deux fronts ouverts simultanément pour un groupe qui exploite les deux derniers grands sites français de pâte à papier kraft.
Le ministre dit non à la nationalisation
Invité de France 2 jeudi, le ministre délégué chargé de l’Industrie, Sébastien Martin, a écarté catégoriquement la proposition portée par la présidente de la région Occitanie, Carole Delga : une participation temporaire de l’État, de trois à quatre mois, pour donner du temps au montage financier destiné à sauver les 270 emplois de Saint-Gaudens. « La nationalisation, je ne suis pas sûr que ce soit la solution la plus pertinente », a-t-il déclaré, ajoutant que « temporaire, ça ne veut rien dire » en matière de participation publique au capital d’une entreprise industrielle. Le ministre a fait valoir que l’État recherchait un repreneur depuis janvier, quand la région ne s’était mobilisée que cet été, pour aboutir aux mêmes prospects sans résultat probant.
Cette fin de non-recevoir intervient alors que la région, l’industriel alsacien Soprema et le groupe de reprise Aris avaient déposé au tribunal une offre à 90 millions d’euros, avec un plan de financement précis : 13 millions d’euros de la région, 3 millions des industriels partenaires, et 15 millions sollicités auprès de l’État sous forme de 5 millions de capital et 10 millions de prêt. Sans l’apport public, le montage reste, selon la région, en risque de ne pas boucler à temps pour l’audience du 8 septembre.
Mobilisation politique et syndicale
Le refus ministériel a immédiatement suscité une levée de boucliers. Des dizaines de salariés se sont rassemblés jeudi devant le site de Saint-Gaudens, aux côtés du député socialiste de la Haute-Garonne Joël Aviragnet et du maire de la commune, Jean-Yves Duclos. Le syndicaliste CGT Nicolas Bruel a dénoncé la désinvolture du gouvernement face à un bassin d’emploi durement touché. Sur le plan national, l’eurodéputé Raphaël Glucksmann a qualifié la nationalisation temporaire de « nécessaire », tandis que le député Boris Vallaud a annoncé le dépôt d’une proposition de loi allant dans ce sens. Carole Delga a de son côté maintenu sa demande, rappelant l’ampleur des emplois indirects concernés : environ 2 000 dans le bassin du Comminges et jusqu’à 10 000 dans l’ensemble de la filière bois régionale, selon les chiffres avancés par la région.
Un second front à Tarascon
Le dossier Fibre Excellence ne se limite pas à Saint-Gaudens. Le site jumeau de Tarascon (Bouches-du-Rhône), placé en liquidation judiciaire depuis le 29 juillet, connaît lui aussi une actualité brûlante. La préfecture a exigé, jeudi, des mesures « immédiates » de la part du liquidateur judiciaire, demandant notamment la remise en route de certaines installations électriques dont l’arrêt fait craindre des rejets de substances chimiques dans l’environnement. Les services de l’État évoquent des risques d’incendie et de pollution, et une inspection du site était programmée pour vendredi. Les 270 salariés de Tarascon avaient eux-mêmes alerté sur ces dangers liés à l’arrêt brutal de l’outil industriel.
Un enjeu de souveraineté industrielle
Au-delà du sort des deux sites, la propriété du groupe – détenu par l’homme d’affaires indonésien Jackson Wijaya – et la disparition programmée d’un maillon jugé stratégique de la filière papetière alimentent un débat plus large sur la doctrine française face aux crises industrielles. Fibre Excellence exploite ce que la filière considère comme les derniers grands outils français de production de pâte à papier kraft, matière première pour le papier d’impression, l’emballage et le carton. Sa disparition rendrait la France structurellement dépendante des importations pour cet intrant industriel, dans un contexte où le gouvernement affiche par ailleurs une doctrine de réindustrialisation et de reconquête de souveraineté sur plusieurs filières critiques, des terres rares aux semi-conducteurs. Le refus d’intervenir au capital de Fibre Excellence, en dépit de cette rhétorique, illustre les limites que l’exécutif entend fixer à l’action publique directe dans le sauvetage d’entreprises en difficulté, au profit d’un accompagnement indirect – garanties, prêts, mise en relation avec des repreneurs.
L’audience du tribunal de commerce de Toulouse, le 8 septembre, sera déterminante : une décision définitive sur l’avenir du site de Saint-Gaudens est attendue autour du 15 septembre. D’ici là, le montage financier porté par la région et ses partenaires industriels devra convaincre les juges sans le soutien de l’État, sauf revirement de dernière minute sous la pression politique et syndicale.


