Alors que le pays peine à trouver du foncier pour loger sa population et réindustrialiser son économie sans sacrifier davantage de terres agricoles, le Cerema (Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement) a publié, le 1er septembre 2026, la nouvelle édition de son inventaire national des friches. Le constat est sans appel : plus de 20 250 sites, représentant 61 000 hectares cumulés, sont aujourd’hui recensés sur le territoire — une progression d’environ 15 000 hectares en un an. L’estimation globale, incluant les friches encore non répertoriées, grimpe même entre 115 000 et 155 000 hectares.
Ces chiffres, relayés ce 3 septembre par une dépêche AFP reprise par plusieurs titres spécialisés, replacent une question stratégique au cœur du débat économique français : plutôt que de continuer à artificialiser des sols agricoles et naturels — au rythme moyen de 21 000 hectares par an depuis 2011 —, la France dispose-t-elle, sous ses friches, d’une réserve foncière suffisante pour construire les logements et relocaliser les usines dont elle a besoin ?
Un inventaire en forte progression
Le recensement du Cerema, alimenté par la plateforme Cartofriches et par un réseau de 20 observatoires locaux couvrant 61 % du territoire, distingue plusieurs catégories de friches selon leur origine. Le résidentiel en concentre 41 % en nombre de sites, contre 19 % pour l’industrie ; mais ramené à la surface, ce sont les friches industrielles qui dominent avec 47 % des hectares recensés, signe de l’ampleur des emprises laissées vacantes par plusieurs décennies de désindustrialisation.
Sur le plan du potentiel de reconversion, 58 % des sites identifiés se prêteraient à un usage résidentiel, 35 % à une vocation économique ou industrielle, et 25 % présenteraient un intérêt écologique suffisant pour justifier une renaturation, selon les critères retenus avec l’Office français de la biodiversité. Un quart des friches recensées font par ailleurs déjà l’objet d’un projet de reconversion engagé, preuve que le sujet n’est plus seulement théorique pour nombre de collectivités.
Un enjeu de souveraineté industrielle et alimentaire
Ce recyclage foncier s’inscrit dans une équation à trois inconnues que Refrance a déjà documentée cet été : la loi Zéro artificialisation nette (ZAN), qui contraint les collectivités à réduire drastiquement leur consommation d’espaces naturels et agricoles d’ici 2050 ; l’ambition de réindustrialisation portée par l’exécutif, qui nécessiterait à elle seule environ 22 000 hectares de foncier économique d’ici 2030 selon une étude conjointe du Cerema et d’Intercommunalités de France ; et la crise du logement, alors que le projet de loi « Relance Logement », adopté au Sénat le 8 juillet, doit encore être examiné par l’Assemblée nationale à la rentrée d’octobre.
Or 60 % des intercommunalités françaises déclarent aujourd’hui manquer de foncier disponible pour accueillir de nouvelles activités économiques. Dans ce contexte, chaque hectare de friche remobilisé représente un hectare de terre agricole préservé — un enjeu direct de souveraineté alimentaire, alors que la surface agricole utile française continue de reculer sous la pression de l’urbanisation. À l’inverse, chaque friche industrielle reconvertie en site « clé en main » pour l’industrie est un pas vers la relocalisation de production, sans les délais et les tensions foncières qui freinent aujourd’hui de nombreux projets d’implantation, y compris dans des secteurs jugés stratégiques comme les semi-conducteurs, la défense ou les batteries.
Des obstacles financiers qui freinent la reconquête
Le potentiel affiché se heurte cependant à une réalité économique tenace : la remise en état d’une friche, notamment lorsqu’elle implique une dépollution des sols, représente un coût moyen estimé à plusieurs centaines de milliers d’euros par hectare — un montant souvent supérieur à celui d’une extension urbaine classique en périphérie. C’est précisément pour combler cet écart que l’État a lancé, dès 2020, le « fonds friches », reconduit depuis dans plusieurs éditions successives via le Fonds vert, afin de subventionner les opérations de recyclage foncier jugées non rentables en l’état.
La disparité territoriale reste également un point de vigilance : la couverture des observatoires locaux, bien qu’en progression, demeure inégale selon les régions, ce qui signifie que le gisement réel de friches françaises pourrait être significativement sous-estimé dans les zones les moins bien documentées — un angle mort statistique que le Cerema reconnaît lui-même en avançant une fourchette haute pouvant dépasser 150 000 hectares.
Reste que la trajectoire est claire : à mesure que le foncier disponible se raréfie et que les impératifs climatiques et industriels convergent, la France ne pourra plus se permettre de laisser dormir un gisement foncier de cette ampleur. La bataille pour la maîtrise du sol national — entre logement, industrie et préservation des terres nourricières — s’annonce comme l’un des dossiers structurants de la décennie à venir.


