L’armée de Terre a franchi un cap symbolique. Selon les données actualisées de la Défense, relayées le 3 septembre par le site spécialisé Opex360 (Zone Militaire), elle dispose désormais de plus de 5 000 drones aériens, contre 4 001 fin 2025 et seulement 739 en juillet 2021. Cette montée en puissance, portée pour l’essentiel par une jeune pousse française devenue licorne en moins de deux ans, illustre la manière dont Paris tente de reconstruire une filière industrielle souveraine dans un secteur jusqu’ici dominé par les fournisseurs américains et chinois.
Une flotte multipliée par sept en cinq ans
Au 31 décembre 2025, l’inventaire de l’armée de Terre comptait 35 Spy’Ranger (mini-drones de renseignement), 31 DT-46 du français Delair, 40 Ebee Vision — des appareils de reconnaissance fabriqués par l’américain AgEagle —, 383 nano-drones Black Hornet, 183 NX-70 du français Novadem, 529 micro-drones collectifs et 2 800 appareils divers. Le basculement au-dessus de la barre des 5 000 unités s’explique par la livraison, dès janvier 2026, d’un premier lot de 1 000 drones Sonora commandés à la start-up parisienne Harmattan AI.
Cette accélération s’inscrit dans les objectifs de la loi de programmation militaire 2024-2030, qui prévoit la dotation des unités de contact en 3 500 drones et 1 800 munitions téléopérées, ainsi que la formation de 10 000 soldats à ces nouveaux usages. Le ministre des Armées Sébastien Lecornu a évoqué une « augmentation spectaculaire » du parc, accompagnée de la création d’une école du drone au sein du 61e régiment d’artillerie et de centres de formation tactique dans plusieurs brigades. Ce virage s’est aussi traduit par l’abandon du programme Patroller de Safran, drone tactique lourd jugé trop coûteux, remplacé par le marché ADAPT — une quarantaine de systèmes tactiques pour environ 150 millions d’euros — privilégiant des essaims d’appareils bon marché.
Harmattan AI, moteur de la commande publique
Fondée en avril 2024 à Paris par Mouad M’Ghari, Harmattan AI a suivi une trajectoire rare pour une entreprise de défense : une levée de 30 millions de dollars en série A auprès de FirstMark Capital et General Atlantic avant même la première livraison, puis un tour de table de 200 millions de dollars mené par Dassault Aviation, avec la participation de Bpifrance Investissement et du fonds Future French Champions. Valorisée environ 1,4 milliard de dollars début 2026, elle est présentée comme la première licorne française du secteur défense.
Après une commande initiale de 1 000 drones Sonora livrés en six mois, la Direction générale de l’armement a passé le 23 juin 2026 une commande additionnelle de 5 000 unités, portant le programme total à 6 000 appareils pour un prix unitaire inférieur à 1 000 euros — loin des standards habituels de l’industrie de défense. L’entreprise revendique une cadence de production de 1 300 unités par mois depuis son site parisien, avec un projet de relocalisation près d’Orly pour atteindre 10 000 unités mensuelles. Le Sonora, qui pèse moins de 1,8 kg, se déploie en moins d’une minute et vole environ 40 minutes sur plus de 2 km, embarque en option un capteur infrarouge du français Lynred. Harmattan AI a par ailleurs signé un contrat avec le ministère britannique de la Défense portant sur 3 000 systèmes, et un accord conclu le 17 juin lors du salon Eurosatory avec les Forces armées royales marocaines, prévoyant une unité de production locale — son premier client hors OTAN et hors soutien à l’Ukraine.
Un moteur « souverain » contre la dépendance aux terres rares
Le volet le plus significatif pour la souveraineté industrielle concerne toutefois la chaîne d’approvisionnement plutôt que les cellules des drones. L’équipementier automobile Valeo a été sélectionné par Harmattan AI pour développer et produire en France, à partir de 2027, un moteur électrique dépourvu de terres rares lourdes dans ses aimants permanents. L’enjeu est direct : la Chine raffine environ 90 % des terres rares mondiales et la totalité des terres rares lourdes, et a durci ses restrictions à l’export en octobre 2025. La France et le G7 se sont fixé pour objectif, d’ici 2030, qu’aucun fournisseur unique ne représente plus de 60 % de l’approvisionnement d’un matériau critique. Le PDG de Valeo, Christophe Périllat, a évoqué une « première gamme de moteurs électriques souverains » adaptée aux besoins des drones, tandis que Mouad M’Ghari a rappelé que les moteurs électriques, et en particulier leurs aimants, comptaient parmi les composants les plus exposés de la production. Valeo n’a pas encore désigné le site précis retenu, mais trois de ses usines françaises en difficulté — Limoges, Athis-de-l’Orne et Mazamet — sont évoquées comme candidates potentielles.
Un cas d’école pour l’industrie de défense française
Ce dossier condense plusieurs lignes de force de la politique industrielle française actuelle : substitution aux fournisseurs étrangers (l’Ebee Vision américain reste présent dans l’inventaire, preuve que la bascule n’est pas totale), mobilisation du capital-investissement public via Bpifrance, alliance entre un grand groupe de défense (Dassault Aviation) et une start-up, et diversification d’un sous-traitant automobile en difficulté vers un marché de défense en forte croissance. Reste à vérifier, dans la durée, si la cadence de production annoncée et les délais de livraison de 2027 pour les moteurs Valeo seront tenus — et si cette filière naissante résistera à la concurrence des géants américains et chinois du drone bon marché.


