Paiement en ligne : Decathlon, Lidl et Leclerc ouvrent la voie à Wero, l’alternative européenne à Visa et Mastercard

Table des matières

Le consortium bancaire européen EPI (European Payments Initiative) a présenté cette semaine sa feuille de route pour le lancement en France de Wero dans le commerce en ligne, avec un premier cercle d’enseignes déjà engagées : Decathlon, Lidl, E.Leclerc, Kiabi, Veepee, Air France-KLM et HelloAsso. Le déploiement effectif est annoncé pour l’automne 2026, un jalon supplémentaire dans la tentative européenne de réduire sa dépendance aux réseaux de paiement américains.

Un bouton « Payer avec Wero » dans les tunnels d’achat

Porté par une quinzaine de grandes banques françaises, allemandes, belges et néerlandaises — dont BNP Paribas, Société Générale, Crédit Agricole, BPCE, Crédit Mutuel et La Banque Postale côté français —, Wero fonctionne selon un principe dit « account-to-account » (A2A) : les fonds sont transférés directement du compte du client vers celui du commerçant, sans passer par les réseaux Visa ou Mastercard. Concrètement, un bouton « Payer avec Wero » doit apparaître dans les parcours d’achat en ligne, aux côtés des moyens de paiement classiques.

L’argument commercial avancé par EPI auprès des enseignes est avant tout financier : selon le consortium, les coûts de transaction via Wero seraient inférieurs de 20 % à 60 % à ceux facturés par les réseaux de cartes bancaires, selon le profil du commerçant. Un différentiel qui pourrait peser lourd pour les enseignes de grande distribution et l’e-commerce, structurellement soumis à des volumes élevés et des marges resserrées.

Le calendrier français s’inscrit dans un déploiement européen déjà engagé : l’Allemagne a ouvert son marché e-commerce dès l’été 2025 via les Sparkassen et les banques coopératives (Volksbanken/Raiffeisenbanken), avec des enseignes communes à la France — Decathlon et Lidl figurent déjà parmi les premiers adoptants outre-Rhin, aux côtés d’Eventim, Rossmann ou Hornbach. Selon EPI, quatre nouveaux pays doivent ouvrir leur volet e-commerce en 2026 : la Belgique, la France, le Luxembourg et les Pays-Bas.

La dépendance européenne aux infrastructures américaines en toile de fond

Le lancement s’appuie sur un argumentaire de souveraineté assumé par les banques elles-mêmes. Thierry Laborde, directeur général adjoint en charge de la banque commerciale, personal banking & services chez BNP Paribas, a résumé l’enjeu sans détour lors de la présentation du bilan de Wero : « l’accélération de la souveraineté des paiements en Europe est en cours ». Le constat qui sous-tend cette ambition est connu des acteurs du secteur : environ six transactions européennes sur dix transitent aujourd’hui par des infrastructures de paiement américaines — Visa, Mastercard, PayPal ou Apple Pay —, une dépendance jugée structurellement problématique par les autorités monétaires européennes depuis plusieurs années, dans un contexte où les tensions commerciales transatlantiques peuvent se traduire, en théorie, par des risques opérationnels sur des flux de paiement stratégiques.

EPI revendique aujourd’hui plus de 57 millions d’utilisateurs pour les usages de paiement entre particuliers (P2P), un socle sur lequel le consortium entend bâtir l’extension vers le commerce en ligne puis, à terme, le paiement en magasin, prévu courant 2027 en France. L’ambition affichée à moyen terme est de couvrir 130 millions d’Européens d’ici 2027, avec une alliance récemment nouée sous le nom EuroPA pour étendre l’interopérabilité à 15 pays représentant 382 millions d’habitants.

Un scepticisme des consommateurs à lever

Reste que l’adhésion du grand public n’est pas acquise d’emblée. Selon le baromètre européen des paiements publié par EPI en partenariat avec Kantar, 86 % des Français interrogés jugent importante l’existence d’une solution de paiement européenne autonome — un chiffre qui traduit une sensibilité réelle aux enjeux de souveraineté numérique et financière. Mais dans le même temps, 61 % des sondés disent préférer, dans les faits, les solutions de paiement nationales ou les habitudes déjà installées (carte bancaire, virement classique) à une alternative encore peu connue du grand public. Ce paradoxe entre adhésion de principe et inertie des usages constitue le principal défi commercial d’EPI à l’approche du lancement français.

Le pari est aussi celui de l’habitude bancaire : Wero doit sa diffusion rapide en pair-à-pair (plus de 100 millions de transactions cumulées et plus de 5 milliards d’euros transférés depuis son lancement fin 2024) à son intégration directe dans les applications bancaires existantes, sans téléchargement d’une application tierce. La bascule vers l’e-commerce, puis vers le paiement en caisse physique, suppose en revanche de convaincre des commerçants d’intégrer un nouveau bouton de paiement et des consommateurs de modifier un réflexe d’achat solidement ancré autour de la carte bancaire.

Pour la Place de Paris et les grandes banques françaises, largement engagées dans le capital et la gouvernance d’EPI, l’enjeu dépasse la seule bataille commerciale : il s’agit de démontrer que l’Europe, et la France en particulier, est capable de construire une infrastructure de paiement grand public alternative aux géants américains — un serpent de mer des politiques de souveraineté numérique européenne depuis plus d’une décennie, désormais soumis à l’épreuve du marché.

Et si vous receviez notre newsletter mensuelle ?

    Plus d'articles