Un décret publié cette semaine illustre une inflexion discrète mais significative de la politique industrielle française dans le solaire photovoltaïque. Le texte, daté du 7 septembre 2026, ne se contente pas d’assouplir une contrainte réglementaire pour les entreprises : il conditionne cet assouplissement à l’achat de panneaux assemblés en Europe, dans un secteur où la production nationale a quasiment disparu face à la concurrence chinoise.
Un report de délai sous conditions
Le décret n°2026-842, pris en application de la loi du 26 novembre 2025 dite « loi Huwart » (qui a modifié l’article 40 de la loi APER du 10 mars 2023 sur l’accélération des énergies renouvelables), précise les conditions dans lesquelles les exploitants de parcs de stationnement peuvent bénéficier d’un report de leur obligation de solarisation.
Deux catégories sont concernées. Pour les parkings de plus de 10 000 m², l’échéance d’installation peut être repoussée jusqu’au 1er janvier 2028, à condition de justifier d’un contrat d’engagement assorti d’un acompte signé avant le 30 juin 2026, puis d’un bon de commande passé avant le 31 décembre 2026. Pour les parkings de 1 500 à 10 000 m², le report court jusqu’au 1er janvier 2030, avec un acompte à verser avant le 30 juin 2027 et un bon de commande avant le 31 décembre 2027.
Mais ce report n’est pas inconditionnel : il n’est accordé que si les panneaux installés répondent à des critères de performance technique et environnementale (rendement, durabilité, empreinte carbone, garantie) et à des critères de résilience d’approvisionnement, notamment un assemblage réalisé dans l’Espace économique européen, certifié par un organisme accrédité. Le gouvernement assume, selon les termes rapportés par la presse spécialisée du secteur, le choix d’une « préférence européenne ».
Une filière quasiment rayée de la carte
Cette clause n’est pas anodine. Elle intervient alors que l’industrie française du panneau photovoltaïque a été balayée en une décennie par la concurrence chinoise. Selon des données de la Commission de régulation de l’énergie (CRE) publiées en février 2026, 88 % de la puissance solaire installée en France repose sur des équipements d’origine asiatique, très majoritairement chinoise. Les fabricants français ne représentent plus qu’environ 2 % du marché des grandes centrales au sol et 10 % de celui des installations en toiture, où 89 % des volumes proviennent également d’équipements importés.
Le mécanisme de soutien public au solaire, construit autour de tarifs d’achat garantis sur vingt ans et de primes à la production, n’a pas suffi à protéger la chaîne de valeur industrielle nationale : il a accéléré les volumes installés sans nécessairement bénéficier aux emplois et au savoir-faire industriel français, les modules les moins chers étant le plus souvent importés.
Sur le terrain, la casse industrielle est documentée depuis plusieurs années. Plusieurs producteurs français ont mis la clé sous la porte, dont Systovi, qui exploitait un site à Carquefou en Loire-Atlantique. Voltec Solar, installé à Dinsheim-sur-Bruche dans le Bas-Rhin, avait été présenté comme l’un des derniers fabricants français de panneaux encore en activité, sa direction évoquant une concurrence jugée déloyale, adossée selon elle à des subventions publiques massives côté chinois.
Le pari HoloSolis, à l’échelle industrielle
C’est dans ce contexte que le projet de gigafactory HoloSolis, à Hambach-Sarreguemines en Moselle, concentre les attentes de la filière. Qualifié de projet d’intérêt national majeur, le site vise une capacité de production de cellules et modules photovoltaïques de 5 GW par an, soit plus de 10 millions de panneaux, pour environ 2 000 emplois à terme. Le permis de construire et l’autorisation environnementale ont été obtenus début 2025 ; la construction des bâtiments doit démarrer en 2027, pour une première production de modules attendue en 2028. Le tour de table du projet a accueilli plusieurs investisseurs ces derniers mois, sans que le montant total de financement ne soit à ce stade rendu public dans son intégralité.
Un instrument de politique industrielle à observer
Le décret du 7 septembre s’inscrit ainsi dans une logique différente des dispositifs de subvention directe type crédit d’impôt industrie verte (C3IV) : il s’agit ici d’utiliser une obligation réglementaire, celle de solariser les parkings, comme levier pour orienter la demande vers une offre européenne encore embryonnaire. La méthode pose une question de fond que les prochains mois permettront de trancher : un simple critère d’assemblage en Europe suffira-t-il à faire émerger une chaîne de valeur réellement souveraine, alors que les cellules elles-mêmes, en amont de l’assemblage, restent très largement d’origine asiatique ? La montée en puissance d’HoloSolis, si elle se confirme au calendrier annoncé, sera le premier test grandeur nature de cette ambition.


