Le chantier naval français Kership a mis à l’eau, le 11 septembre à Concarneau, le « Petar Njegos I », premier des deux patrouilleurs hauturiers commandés par le Monténégro. Moins de deux ans après la signature du contrat, cette livraison illustre une facette moins spectaculaire, mais tout aussi stratégique, de l’industrie navale française : sa capacité à équiper de petites marines d’États alliés, dans une zone où la France entend peser face à des influences concurrentes.
Un patrouilleur taillé pour la surveillance côtière
Le « Petar Njegos I » est un OPV 60M, un patrouilleur hauturier de 62,2 mètres de long, 9,5 mètres de large, pour un déplacement de 620 tonnes. Il est armé d’un canon RapidFire de 40 mm et de deux mitrailleuses téléopérées de 12,7 mm, et embarque une cellule de protection NRBC, un sonar de coque, le système de conduite de mission Polaris, ainsi que deux embarcations d’intervention. Ce type de navire est conçu pour des missions d’action de l’État en mer : police des pêches, lutte contre les trafics, sauvetage, et projection ponctuelle de forces spéciales.
Le navire doit encore passer par une phase d’armement et d’essais en mer avant sa livraison, prévue en avril 2027. Le second exemplaire, le « Petar Njegos II », sera mis à l’eau au premier trimestre 2027. La commande, passée en novembre 2024 lors du salon Euronaval, avait été précédée d’un accord intergouvernemental de coopération de défense signé à Paris le 3 avril 2024. Ces deux patrouilleurs doivent remplacer les frégates de classe Kotor de la marine monténégrine, retirées du service en 2019, et combler un vide capacitaire de plusieurs années.
Kership, la face discrète de l’export naval français
Kership, coentreprise entre Naval Group et le chantier familial Piriou, occupe une place particulière dans l’écosystème naval français. Alors que les grands contrats à l’export (les quatre frégates de défense et d’intervention vendues à la Suède pour 4,3 milliards d’euros, ou les Barracuda cédés à l’Égypte) mobilisent l’essentiel de l’attention médiatique, Kership porte des commandes de taille plus modeste, sur des segments de patrouilleurs et de navires auxiliaires, souvent destinées à des marines de taille réduite. C’est cette diversité de gammes, du porte-avions au patrouilleur de 60 mètres, qui permet à la France de revendiquer un rang de second exportateur mondial d’armement, selon le dernier rapport au Parlement sur les exportations d’armement.
La Direction générale de l’armement (DGA) accompagne ce type de contrat par un suivi étatique du volet commercial et un contrôle qualité aux standards français, un appui souvent décisif pour des chantiers de taille intermédiaire face à une concurrence internationale de plus en plus dense, notamment turque et croate, sur le segment des patrouilleurs pour petites marines.
Le Monténégro, enjeu discret de la présence française dans l’Adriatique
Au-delà du contrat industriel, cette livraison s’inscrit dans une séquence diplomatique plus large. Membre de l’OTAN depuis 2017, le Monténégro est engagé dans un processus d’adhésion à l’Union européenne présenté par plusieurs chancelleries européennes comme le dossier d’élargissement le plus avancé depuis près de vingt ans, avec un objectif de conclusion évoqué à l’horizon 2028. Petit pays de l’Adriatique, doté d’un littoral touristique très convoité et d’un secteur immobilier longtemps marqué par des flux de capitaux russes, le Monténégro constitue un point d’observation sensible pour les chancelleries occidentales, entre tentation d’influence russe, présence économique chinoise dans les infrastructures portuaires régionales et concurrence commerciale turque sur le segment naval.
En équipant la marine monténégrine, la France ne vise pas seulement un débouché commercial : elle renforce un partenaire de la façade adriatique dans son ancrage euro-atlantique, à un moment où Podgorica avance vers l’intégration européenne. Ce type de coopération de défense, moins visible que les grands contrats d’avions de combat ou de sous-marins, participe d’une diplomatie économique de long terme, où la vente d’équipements s’accompagne d’un accord intergouvernemental, d’un accompagnement industriel et d’une présence durable des standards français au sein d’une marine alliée.
Une diplomatie navale qui complète la stratégie industrielle française
Ce contrat monténégrin illustre enfin une dimension de la souveraineté économique française parfois sous-estimée : la profondeur de gamme de sa base industrielle de défense. Pouvoir servir simultanément des clients aux besoins très différents, des marines océaniques exigeant des frégates de premier rang, jusqu’à de petites marines côtières ayant besoin de patrouilleurs robustes et abordables, consolide la position de la France comme fournisseur de référence, capable d’irriguer un tissu d’exportations plus continu et moins dépendant des seuls contrats emblématiques. Alors que le débat public se concentre souvent sur les grands programmes (Rafale, sous-marins, frégates de premier rang), la mise à l’eau du « Petar Njegos I » rappelle que la souveraineté industrielle française se joue aussi, discrètement, sur des marchés de niche à forte valeur diplomatique.


