Le groupe ferroviaire français Alstom a annoncé, le 3 septembre, avoir remporté auprès de VIA Rail Canada un contrat portant sur le renouvellement complet de la flotte longue distance du transporteur public canadien. D’une valeur totale de 4,7 milliards de dollars canadiens, soit environ 3 milliards d’euros, cette commande figure parmi les plus importantes jamais décrochées par le groupe basé à Saint-Ouen-sur-Seine et constitue un signal fort sur la trajectoire de redressement financier engagée depuis deux ans.
Un contrat structurant pour près de 400 collectivités
Le contrat prévoit la fabrication de 313 nouvelles voitures de la gamme Adessia, déclinées en neuf configurations différentes : voitures-coach, voitures-couchettes, voitures accessibles, panoramiques, voitures-dôme, voitures-restaurant et fourgons à bagages. Ces rames doivent remplacer un matériel roulant vieillissant, dont certaines voitures sont en service depuis plus de soixante-dix-sept ans, sur huit grands corridors ferroviaires reliant près de 400 communautés à travers le territoire canadien.
Sur les 4,7 milliards de dollars canadiens du contrat, environ 4 milliards sont consacrés à la livraison du matériel roulant, le solde, soit près de 700 millions de dollars canadiens, correspondant à un volet de maintenance et de fourniture de pièces de rechange étalé sur quinze ans — un montage qui sécurise pour Alstom un flux de revenus récurrent sur le temps long, au-delà de la seule livraison initiale.
L’essentiel de la production sera assuré depuis les sites canadiens du groupe : la conception et l’ingénierie à Saint-Bruno-de-Montarville, la fabrication des caisses de voitures à La Pocatière, et l’assemblage final à Thunder Bay, en Ontario. Le projet doit générer ou maintenir jusqu’à 670 emplois directs chez Alstom Canada, auxquels s’ajoutent plusieurs centaines d’emplois indirects dans la chaîne de sous-traitance. Alstom estime les retombées économiques globales du contrat à plus de 1,6 milliard de dollars canadiens pour l’économie canadienne.
« C’est un projet emblématique pour Alstom, et nous sommes honorés de la confiance que nous accorde VIA Rail », a déclaré Michael Keroullé, président d’Alstom Amériques, cité dans le communiqué du groupe.
Un signal de marché après une période financière difficile
L’annonce a été suivie d’une hausse du cours de l’action Alstom en Bourse, les investisseurs saluant l’ampleur du carnet de commandes ainsi engrangé. Ce succès commercial intervient à un moment charnière pour le groupe français, qui sort d’une période financière particulièrement délicate consécutive au rachat, en 2021, de l’activité ferroviaire du canadien Bombardier. Cette acquisition avait fait grimper l’endettement du groupe jusqu’à près de 3 milliards d’euros lors de l’exercice 2023-2024, contraignant Alstom à lancer une augmentation de capital et un programme de cessions d’actifs pour redresser ses comptes. Le groupe s’est depuis fixé un objectif de désendettement quasi total à l’horizon 2026, et communique régulièrement sur la réduction de ses délais de livraison et l’amélioration de ses marges.
Un contrat de cette taille, assorti d’un volet de service récurrent sur quinze ans, contribue directement à cette trajectoire : il renforce la visibilité financière du groupe sur le moyen terme et rassure des marchés qui avaient exprimé des doutes sur sa capacité à exécuter ses commandes dans les délais et les coûts annoncés, notamment après plusieurs difficultés industrielles rencontrées sur des projets antérieurs.
Une victoire qui pèse dans la compétition ferroviaire mondiale
Au-delà de son impact financier immédiat, ce succès s’inscrit dans un contexte de compétition internationale de plus en plus vive dans l’industrie ferroviaire, où les constructeurs européens — Alstom et l’allemand Siemens Mobility en tête — font face à la montée en puissance du groupe public chinois CRRC, dont l’expansion à l’export est scrutée avec attention par les autorités européennes depuis l’échec, en 2019, du projet de fusion entre Alstom et Siemens, alors justifié par la nécessité de constituer un « champion européen » capable de résister à la concurrence chinoise. Face à des rivaux nord-américains comme Wabtec et à la pression chinoise sur les marchés tiers, chaque contrat majeur remporté par un groupe basé en France pèse dans le rapport de force industriel mondial du secteur.
Pour Alstom, dont le siège social reste basé en France et qui y conserve une partie significative de ses activités d’ingénierie et de recherche, la consolidation de sa santé financière outre-Atlantique n’est pas sans conséquence sur la solidité du groupe dans son ensemble, y compris sur le territoire national : un groupe désendetté et compétitif à l’export est mieux armé pour investir dans ses sites français et défendre ses positions face aux appels d’offres publics, notamment ceux liés au renouvellement du matériel roulant SNCF et aux grands projets de RER métropolitains actuellement à l’étude en France.
Le contrat canadien, sans se substituer aux besoins d’investissement industriel sur le sol français, illustre ainsi comment la compétitivité à l’export d’un groupe stratégique contribue, par ricochet, à la solidité d’un des rares acteurs français capables de peser dans une industrie mondiale hautement concurrentielle.


