Mistral AI boucle une levée de 3 milliards d’euros : la championne française de l’IA affronte le paradoxe de sa propre souveraineté

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Mistral AI a finalisé, le 2 septembre, un tour de table de l’ordre de 3 milliards d’euros qui porte sa valorisation à environ 20 milliards d’euros, contre 11,7 milliards un an plus tôt. L’opération, révélée en exclusivité par le média britannique Sifted puis confirmée par L’Agefi, fait de la pépite parisienne l’une des start-up d’intelligence artificielle les mieux capitalisées d’Europe. Mais elle relance, avec une acuité nouvelle, la question de savoir jusqu’où une entreprise peut se revendiquer « souveraine » lorsque son capital s’ouvre toujours plus largement à des industriels étrangers.

Un tour de table mené par un fonds européen, mais des poids lourds asiatiques et américains au capital

Le financement est mené par le Scaleup Europe Fund, le véhicule doté de 5 milliards d’euros lancé avec le soutien de la Banque européenne d’investissement pour faire émerger des champions technologiques continentaux. À ses côtés figurent toutefois des acteurs bien moins européens : le sud-coréen Samsung, qui engagerait jusqu’à 1 milliard d’euros — ce qui en ferait l’un des plus gros tickets jamais investis par un industriel asiatique dans une IA européenne — et l’américain Nvidia, dont le montant précis n’a pas été communiqué. Le néerlandais ASML, entré au capital en septembre 2025 à hauteur de 1,3 milliard d’euros pour 11 % des parts, reste actionnaire de référence.

Avant cette nouvelle levée, la structure capitalistique de Mistral restait majoritairement française : les fondateurs conservaient environ 35,5 % du capital et les investisseurs tricolores près de 27 %, soit un socle national d’environ 62,6 %, aux côtés d’Andreessen Horowitz, DST Global, le sud-coréen Hanwha ainsi que les fonds souverains Mubadala (Abou Dhabi) et Sanabil (Arabie saoudite). L’arrivée de Samsung, Nvidia et du fonds Scaleup Europe va mécaniquement diluer cette part, sans que la nouvelle répartition n’ait été rendue publique à ce stade.

Des fournisseurs de puces devenus actionnaires

Le trait le plus commenté de l’opération tient à la nature des nouveaux entrants : Nvidia fournit les puces graphiques qui font tourner les modèles de Mistral, tandis qu’ASML produit les machines de lithographie indispensables à leur fabrication, et Samsung fabrique une partie de ces mêmes semi-conducteurs. Les trois principaux fournisseurs technologiques de la start-up deviennent ainsi, simultanément, ses actionnaires — une configuration qui pose la question de conflits d’intérêts potentiels sur l’allocation des capacités de calcul, la tarification ou la priorité donnée à tel ou tel client. Comme le résume une analyse publiée le 6 septembre par le média spécialisé Servola, « les revendications d’indépendance sont plus difficiles à tenir quand un fabricant de puces sud-coréen et un fournisseur néerlandais de machines de lithographie siègent au conseil ».

Cette levée s’inscrit dans une trajectoire d’investissements considérables. Mistral construit à Bruyères-le-Châtel, dans l’Essonne, un centre de données doté de 13 800 puces Nvidia GB300, pour une puissance actuelle de 44 mégawatts que l’entreprise veut porter à 200 MW dès 2027 et à 1 gigawatt à l’horizon 2030 — un projet déjà adossé à un prêt de 830 millions de dollars contracté en mars. Un second site est développé en Suède avec EcoDataCenter, pour environ 1,2 milliard d’euros, misant sur le refroidissement naturel et une électricité décarbonée. Ces investissements ont été accompagnés, ces derniers mois, par le rachat de la plateforme cloud Koyeb et de la start-up de simulation industrielle Emmi AI, ainsi que par des contrats avec Airbus, BMW, l’armée française et le gouvernement luxembourgeois.

Le dilemme des « champions souverains » à la recherche de capitaux

Cette tension n’est pas propre à Mistral, mais elle illustre un dilemme structurel pour l’écosystème français de l’IA : rivaliser avec des groupes américains comme OpenAI ou Google DeepMind — dont les moyens financiers dépassent très largement ceux de tout acteur européen — suppose de lever des montants que peu d’investisseurs du continent sont en mesure de fournir seuls. Les défenseurs de l’opération font valoir que la dépendance à deux fournisseurs américains de modèles fermés constituerait, à terme, un risque commercial et politique bien plus grave pour les administrations et entreprises européennes qu’une prise de participation minoritaire de partenaires industriels internationaux. Le choix de Mistral de diffuser une partie de ses modèles en licence ouverte (Apache 2.0), qui permet un audit et un déploiement indépendants de l’infrastructure de l’éditeur, reste également mis en avant comme un gage d’autonomie technologique, y compris pour les clients étatiques.

Reste que le précédent du britannique ARM, longtemps présenté comme le fleuron technologique du Royaume-Uni avant son rachat par le japonais SoftBank en 2016, est régulièrement invoqué par les observateurs pour rappeler qu’une dilution progressive du capital peut, à terme, transformer un champion national en simple filiale d’un groupe étranger. Pour Mistral, dont les contrats avec l’État français, la défense et plusieurs administrations reposent en partie sur son statut d’acteur « souverain », la manière dont elle gérera cette montée en puissance de partenaires non européens au capital sera scrutée de près dans les mois qui viennent, à mesure que de nouveaux détails sur la répartition définitive du tour de table seront rendus publics.

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