Le président sud-coréen Lee Jae-myung effectue depuis dimanche 6 septembre une visite d’État de quatre jours en France, la plus haute marque protocolaire que Paris puisse accorder à un chef d’État étranger. L’événement, qui s’étend jusqu’au 9 septembre, ne relève pas du seul symbole diplomatique : il doit acter le passage d’une relation bilatérale courtoise à ce que les deux exécutifs qualifient désormais de « partenariat stratégique global », conclu lors du déplacement d’Emmanuel Macron à Séoul début avril. Pour Refrance, l’enjeu se lit dans les secteurs mis sur la table : nucléaire civil, intelligence artificielle, minerais critiques, semi-conducteurs et défense — soit une bonne partie des dossiers de souveraineté économique française du moment.
Un programme dense, entre culture et affaires
Le déplacement s’ouvre à Nice puis à Saint-Paul-de-Vence, où Emmanuel Macron et Lee Jae-myung coprésident le 7 septembre le premier « Sommet Lumière », une conférence internationale inédite réunissant environ 150 dirigeants et décideurs du cinéma pour discuter de l’impact de l’intelligence artificielle générative et de la concurrence des plateformes sur l’industrie audiovisuelle. Le choix n’est pas anodin : la Corée du Sud, dont l’industrie culturelle (K-pop, cinéma, séries) est devenue un vecteur d’influence économique à part entière, partage avec la France une doctrine commune de défense de l’exception culturelle face aux géants du streaming.
Le cœur économique de la visite se joue toutefois le 8 septembre à Paris, avec un sommet bilatéral suivi d’un déjeuner d’affaires réunissant Emmanuel Macron, Lee Jae-myung et une vingtaine de dirigeants d’entreprises françaises et sud-coréennes. Selon le conseiller à la sécurité nationale sud-coréen Wi Sung-lac, les secteurs prioritaires identifiés par Séoul sont l’intelligence artificielle, l’aérospatial et les biotechnologies. La séquence s’achève le 9 septembre par des entretiens avec la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, et le secrétaire général de l’OCDE, Mathias Cormann.
Nucléaire, quantique et minerais critiques : la déclaration conjointe d’avril comme feuille de route
La visite parisienne prolonge la déclaration conjointe signée en avril à Séoul, qui avait posé les jalons de la coopération à venir. Sur le nucléaire civil, la France et la Corée du Sud — deux puissances exportatrices de réacteurs qui se sont longtemps affrontées à l’export, notamment aux Émirats arabes unis puis en Europe de l’Est — ont acté un partenariat entre le CEA et l’institut coréen KAERI sur les réacteurs de quatrième génération, ainsi qu’un renforcement de la collaboration sur la fusion via les tokamaks WEST (CEA) et KSTAR (KFE). Une déclaration d’intention distincte couvre l’intelligence artificielle, l’informatique quantique et les semi-conducteurs, accompagnée d’appels à projets de recherche conjoints en biotechnologies assistées par IA.
Sur les minerais critiques, Paris et Séoul ont signé une déclaration d’intention pour développer des projets communs sur la chaîne de valeur minière — un sujet sensible pour les deux pays, dépourvus de ressources propres et exposés à la mainmise chinoise sur le raffinage des terres rares. Dans le spatial, un accord-cadre entre le CNES et l’agence coréenne KASA, signé fin 2025, doit se traduire par des coopérations sur les services de lancement et les satellites.
Une coopération de sécurité économique, pas seulement commerciale
Selon une analyse de l’Institut Montaigne publiée à l’occasion de la visite, le partenariat franco-coréen se distingue des logiques commerciales classiques par sa dimension de « sécurité économique » : les deux pays cherchent à diversifier leurs chaînes d’approvisionnement dans un contexte de rivalité sino-américaine et de pressions sur leurs alliances respectives avec Washington. Des entreprises françaises déjà implantées dans les chaînes de valeur coréennes illustrent cette intrication industrielle — Air Liquide et Veolia dans les semi-conducteurs, Michelin et Valeo dans l’automobile, Thales et Safran dans l’aérospatial. Air Liquide a par exemple investi 3 milliards d’euros dans les gaz industriels pour approfondir ses liens avec le fondeur SK Hynix.
La dimension défense reste plus ambiguë : la Corée du Sud s’est imposée en quelques années comme un exportateur d’armement majeur en Europe de l’Est, notamment en Pologne, où elle est devenue un concurrent direct de l’industrie française. La déclaration d’avril prévoit néanmoins le renouvellement d’un accord d’échange d’informations classifiées en matière de défense et une escale de la mission aérienne française Pégase à l’automne. Un point de coopération maritime avait par ailleurs été acté en avril : Paris et Séoul s’étaient engagés à travailler ensemble sur la sécurisation du passage dans le détroit d’Ormuz, un sujet que la partie coréenne pourrait remettre sur la table à Paris compte tenu de l’exposition énergétique de la Corée du Sud au Golfe.
Ce qu’il faut surveiller
Aucun accord chiffré n’a été officiellement annoncé à ce stade — les sources coréennes et françaises consultées évoquent des discussions et des déclarations d’intention plutôt que des contrats signés. L’issue à surveiller est donc celle du déjeuner d’affaires du 8 septembre, qui pourrait déboucher sur des annonces industrielles concrètes, ainsi que les suites données par l’OCDE à l’entretien du 9 septembre. Pour Refrance, cette séquence illustre une tendance de fond : la France cherche, à travers des partenaires comme la Corée du Sud, à sécuriser des maillons critiques (combustible nucléaire, minerais, semi-conducteurs) sans dépendre uniquement de l’Union européenne ou des États-Unis — une diversification qui s’apparente à une stratégie de souveraineté partagée plutôt que solitaire.


