Alors que des dizaines de milliards d’euros affluent vers la France pour construire les infrastructures de l’intelligence artificielle, le ministre de l’Économie Roland Lescure a mis en garde, début septembre, contre le risque de voir grandir sur le territoire national une contestation citoyenne comparable à celle qui secoue déjà les États-Unis. Un avertissement qui éclaire une tension centrale de la stratégie industrielle française : transformer l’atout de l’électricité décarbonée en filière souveraine, sans s’aliéner les territoires qui l’accueillent.
Un avertissement venu de Californie
C’est depuis la Californie, où il participait à une réunion du G20 et rencontrait des acteurs de la Silicon Valley, que Roland Lescure a livré son diagnostic, début septembre. Aux États-Unis, la multiplication des projets de centres de données géants se heurte à une opposition locale grandissante, nourrie par les craintes sur la consommation d’eau, d’électricité et l’artificialisation des sols. « Il y a eu des réactions de rejet ici, probablement plus qu’en Europe », a reconnu le ministre, avant d’ajouter : « Honnêtement, sous différentes formes, cela pourrait aussi arriver en France. Nous en sommes très conscients. »
Le ministre a appelé les opérateurs à obtenir ce qu’il a qualifié de « licence sociale » auprès des populations locales. « Quiconque installe un centre de données doit convaincre », a-t-il insisté, exhortant les entreprises à « faire comprendre aux habitants pourquoi c’est bon pour eux : cela va créer des emplois et de la valeur ». Pour appuyer sa conviction que l’acceptabilité se construit dans la durée, il a établi un parallèle avec l’histoire industrielle française : l’opposition aux centrales nucléaires dans les années 1970, puis au TGV dans les années 1980, avant que les territoires concernés n’en revendiquent aujourd’hui les retombées économiques.
La France, terre d’accueil de projets à plusieurs dizaines de milliards d’euros
L’avertissement du ministre n’est pas théorique. La France est engagée dans une course à l’implantation de capacités de calcul pour l’intelligence artificielle, portée par des investisseurs étrangers de premier plan. Le groupe japonais SoftBank a ainsi annoncé un engagement pouvant atteindre 75 milliards d’euros pour déployer jusqu’à 5 gigawatts de capacité de centres de données sur le territoire, avec une première phase de 45 milliards d’euros et 3,1 gigawatts visant une mise en service à l’horizon 2031. Les sites retenus se concentrent dans les Hauts-de-France, à Dunkerque (Loon-Plage), Bosquel et Bouchain, une région qui capitalise sur son réseau électrique et son tissu industriel portuaire.
Ce projet illustre la dimension industrielle, et non purement numérique, de l’enjeu : SoftBank doit s’associer à Schneider Electric pour créer, sur le port de Dunkerque, un pôle manufacturier dédié, avec une usine d’assemblage de baies exploitée par SoftBank et une unité d’intégration de modules de puissance opérée par le groupe français. EDF est associé à l’approvisionnement électrique du site de Bouchain, tandis que RTE, gestionnaire du réseau de transport, est présenté comme garant d’une électricité « abondante et décarbonée ». Roland Lescure a lui-même cité Schneider Electric et Legrand comme les fleurons de la filière industrielle française qui « aident à construire les usines de l’IA » — une manière de rattacher ce boom au récit de la réindustrialisation plutôt qu’à celui, plus immatériel, du numérique.
Mulhouse, symbole des tensions locales
Le ministre n’a pas cité ce dossier au hasard : le projet de centre de données porté par Microsoft près de Mulhouse, à Petit-Landau et Hombourg, le long du Rhin, cristallise depuis plusieurs mois les inquiétudes qu’il évoque. L’implantation, prévue sur une quarantaine d’hectares de terres agricoles, a fait l’objet d’une enquête publique et d’une mobilisation d’associations environnementales, Alsace Nature et Alter Alsace Énergies en tête, qui contestent une consommation électrique évaluée par Microsoft à 1 500 gigawattheures par an — l’équivalent, selon elles, de 80 % de la consommation des ménages du Haut-Rhin. Les craintes portent aussi sur les zones humides et d’éventuelles pollutions aux PFAS. Malgré une évaluation critique de l’autorité environnementale régionale, l’agglomération Mulhouse Alsace (M2A) a maintenu son soutien, et le projet a fini par recevoir un avis favorable à l’issue de la procédure.
Ce cas illustre exactement le scénario que redoute Bercy : un investissement à plusieurs milliards d’euros, porteur d’emplois et de recettes fiscales locales, mais suffisamment consommateur de ressources pour cristalliser une opposition capable de retarder, voire de fragiliser, des projets jugés stratégiques pour la compétitivité numérique du pays.
Un atout énergétique sous surveillance à Bruxelles
La stratégie française — vendre son électricité nucléaire bon marché et bas carbone comme avantage compétitif pour attirer les investissements dans l’IA — n’est pas non plus sans susciter des interrogations à l’échelle européenne. Henna Virkkunen, vice-présidente de la Commission européenne chargée de la souveraineté technologique, a jugé qu’une concentration excessive des centres de données dans les quelques pays du continent disposant d’une énergie décarbonée abondante « n’était pas une bonne solution », plaidant implicitement pour une répartition plus équilibrée des infrastructures à l’échelle de l’Union.
Pour la France, l’équation reste donc double : capitaliser sur son parc nucléaire et son réseau électrique pour devenir un hub européen de l’intelligence artificielle et consolider une filière industrielle nationale autour de champions comme Schneider Electric ou Legrand, tout en évitant que la course aux gigawatts ne se heurte, projet après projet, à la résistance des territoires qui doivent en accueillir les infrastructures. La méthode annoncée par le gouvernement pour désamorcer ces tensions — accompagnement des collectivités, cartographie des sites favorables, dialogue renforcé avec les populations — sera testée dans les prochains mois, à mesure que les premiers chantiers, à Dunkerque comme à Mulhouse, entreront dans leur phase la plus visible.


