Le président du Conseil européen, António Costa, et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, ont condamné mardi 20 octobre 2026 la ratification par le Parlement libyen du mémorandum turco-libyen de délimitation des zones maritimes en Méditerranée. Bruxelles réaffirme sa solidarité avec la Grèce et Chypre. Explications.
Mardi 20 octobre 2026, à 21h30, le Conseil européen a publié une déclaration conjointe de son président, António Costa, et de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. Les deux dirigeants y regrettent « profondément » la ratification, le jour même, par le Parlement libyen du « soi-disant mémorandum d’entente libyo-turc sur la délimitation des juridictions maritimes en mer Méditerranée » (traduit de l’anglais).
Le texte, court, ne laisse aucune place à l’ambiguïté. « Cet accord porte atteinte aux droits souverains d’États tiers, il n’est pas conforme au droit de la mer et il est nul et non avenu », affirment les deux présidents (traduit de l’anglais). Ils réaffirment leur « solidarité avec la Grèce et Chypre » et réitèrent « la position bien connue de l’UE contre toute ingérence extérieure en Libye » (traduit de l’anglais).
Une position du Conseil européen inchangée depuis décembre 2019
La déclaration renvoie explicitement à la doctrine fixée en 2019, qui « reste inchangée », précise le communiqué (traduit de l’anglais). Dans ses conclusions du 12 décembre 2019, le Conseil européen estimait déjà que le mémorandum « porte atteinte aux droits souverains d’États tiers, n’est pas conforme au droit de la mer et ne peut produire aucune conséquence juridique pour les États tiers » (traduit de l’anglais). Les chefs d’État et de gouvernement y réaffirmaient « sans équivoque » leur solidarité avec Athènes et Nicosie, dans un paragraphe consacré aux forages turcs jugés illégaux dans la zone économique exclusive de Chypre.
La nouveauté de 2026 tient donc moins au fond qu’à la formule. Là où les conclusions de 2019 évoquaient un texte sans effet pour les États tiers, la déclaration du 20 octobre le qualifie de « nul et non avenu ».
Le 27 novembre 2019, la poignée de main Erdogan-Sarraj
Le mémorandum avait été signé le 27 novembre 2019, lors d’une rencontre entre le président turc Recep Tayyip Erdogan et Fayez al-Sarraj, alors à la tête du gouvernement libyen reconnu par la communauté internationale, rapportait Euronews, sur la foi d’une dépêche Reuters. Ankara annonçait le même jour un second accord, consacré à la coopération sécuritaire et militaire.
Le ministre turc des Affaires étrangères de l’époque, Mevlüt Cavusoglu, y voyait le moyen de « protéger les droits de la Turquie découlant du droit international », avant de balayer les objections : « Peu importe ce qu’ils pensent » (traduit de l’anglais). Son homologue grec, Nikos Dendias, objectait que l’accord « ignore quelque chose de flagrant, à savoir qu’entre ces deux pays se trouve la grande masse terrestre de la Crète » (traduit de l’anglais). L’Égypte le jugeait pour sa part « illégal ».
Selon Bloomberg, le texte trace une ligne de 18,6 milles nautiques, soit 35 kilomètres, appelée à séparer les zones économiques exclusives des deux pays. Le Conseil présidentiel libyen et le Parlement turc l’avaient approuvé dès le début du mois de décembre 2019, en vue de son enregistrement auprès des Nations unies.
Le revirement du Parlement libyen, longtemps hostile au texte
Le vote du 20 octobre marque un retournement. En 2019, le président du Parlement libyen, Aguila Saleh, jugeait le mémorandum illégal au motif qu’il avait été signé par un gouvernement dépourvu de mandat, selon Euronews. Trois ans plus tard, l’assemblée basée dans l’est du pays rejetait encore le nouveau volet économique conclu entre Tripoli et Ankara, rapportait Euronews en octobre 2022.
Ce volet portait sur les hydrocarbures. Le 3 octobre 2022, la Libye et la Turquie signaient à Tripoli un accord de prospection dans les eaux libyennes, en présence des ministres turcs de l’Énergie, Fatih Dönmez, de la Défense, Hulusi Akar, et du Commerce, Mehmet Muş, selon l’AFP, reprise par Connaissance des énergies. « Ces mémorandums sont une affaire qui concerne deux pays souverains, c’est du gagnant-gagnant pour les deux et les autres pays n’ont pas le droit de s’ingérer dans ces affaires », déclarait alors Mevlüt Cavusoglu.
Crète, Chypre et hydrocarbures : la carte des zones économiques en jeu
Derrière le vocabulaire juridique, l’enjeu est économique. Une zone économique exclusive conditionne l’attribution de permis d’exploration et l’exploitation des ressources du sous-sol marin. En traçant une frontière maritime directe entre les côtes turques et libyennes, le mémorandum fait abstraction de la Crète, au cœur de l’objection grecque depuis 2019.
La ratification libyenne intervient alors que les intérêts énergétiques européens en Libye restent nombreux, à l’image de l’activité de TotalEnergies sur le champ libyen de Mabruk. Elle redonne aussi un argument à Ankara, qui a toujours présenté le texte comme une affaire strictement bilatérale.
Le communiqué européen ne mentionne en revanche aucune mesure de rétorsion. Il s’en tient au rappel d’une position « clairement exprimée » en 2019. Les dirigeants des Vingt-Sept, qui se retrouveront à Bruxelles les 26 et 27 novembre pour un Conseil européen extraordinaire, disposent désormais d’un texte ratifié des deux côtés de la Méditerranée.


