Ubisoft : à une semaine d’une assemblée générale décisive, le capital du fleuron français du jeu vidéo se recompose sous influence étrangère

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À quelques jours d’une assemblée générale cruciale, le dossier Ubisoft illustre, de façon presque caricaturale, les tensions qui traversent l’économie française des services créatifs et numériques. Selon une déclaration transmise à l’Autorité des marchés financiers et révélée le 21 septembre, la banque américaine JPMorgan Chase a franchi à la hausse, le 17 septembre, le seuil de 10 % du capital d’Ubisoft, détenant désormais 10,06 % du capital et 9,26 % des droits de vote par l’intermédiaire des sociétés qu’elle contrôle. Au même moment, Goldman Sachs allégeait sa propre position, dans un mouvement qui témoigne surtout du caractère spéculatif de ces positions, largement construites via des instruments dérivés (options, equity swaps) plutôt que par conviction stratégique de long terme.

Ce ballet financier intervient dans un contexte particulier : le 30 septembre, les actionnaires d’Ubisoft sont convoqués en assemblée générale mixte à la Maison de la RATP, à Paris, pour voter notamment la résolution 4, qui doit approuver un ensemble de conventions réglementées scellant l’entrée du géant chinois Tencent au capital de Vantage Studios, la filiale qui regroupe les franchises les plus précieuses du groupe : Assassin’s Creed, Far Cry et Tom Clancy’s Rainbow Six.

Un investissement chinois plus lourd que la capitalisation boursière d’Ubisoft

L’opération, finalisée le 21 novembre 2025 selon le communiqué officiel d’Ubisoft, a vu Tencent injecter 1,16 milliard d’euros en numéraire pour acquérir 26,32 % du capital de Vantage Studios, sur la base d’une valeur d’entreprise de 3,8 milliards d’euros avant investissement. Un chiffre qui donne la mesure du basculement en cours : la seule participation minoritaire de Tencent dans cette filiale dépasse largement la capitalisation boursière actuelle d’Ubisoft Entertainment elle-même, tombée à environ 752 millions d’euros, avec une action qui évoluait le 23 septembre autour de 5,41 euros, contre un plus haut historique de 107,90 euros.

Le groupe chinois ne se limite d’ailleurs pas à cette prise de participation ciblée. Il détient également, en direct, environ 9,44 % du capital d’Ubisoft Entertainment, et fait partie, aux côtés de la famille fondatrice Guillemot, d’un concert d’actionnaires qui rassemble 25,42 % du capital total mais 29,64 % des droits de vote, grâce au mécanisme des droits de vote double attaché aux actions détenues depuis plus de deux ans. Yves Guillemot, PDG d’Ubisoft, avait salué au moment de la clôture de l’opération une transaction qui « cristallise la valeur de nos licences de premier rang », tandis que Martin Lau, président de Tencent, se disait impatient de voir Vantage Studios « accélérer la croissance d’Assassin’s Creed, Far Cry et Rainbow Six ».

Une gouvernance sous surveillance juridique

L’assemblée du 30 septembre ne sera pas une simple formalité. La résolution 4 porte sur l’approbation de quatre volets liés à l’opération Tencent : la promesse de vente initiale, le pacte d’associés conclu entre Ubisoft et le groupe chinois, un avenant au prêt intragroupe, ainsi qu’un accord-cadre avec la holding de la famille fondatrice. Or, en application de l’article L. 225-40 du code de commerce, les personnes directement ou indirectement intéressées à ces conventions, à commencer par les dirigeants liés au concert familial, ne pourront pas prendre part au vote sur ce point précis, ni voir leurs actions comptabilisées dans le calcul de la majorité. Le concert Guillemot-Tencent ne votera donc pas d’une seule voix sur cette résolution, ce qui ouvre, sur le papier, une marge de manœuvre aux actionnaires minoritaires, sans pour autant leur donner mécaniquement la majorité.

Une entreprise financièrement fragilisée

Ce recours à des capitaux étrangers pour valoriser ses actifs les plus précieux s’explique par la situation financière dégradée du groupe. Sur l’exercice 2025-26, Ubisoft a vu son chiffre d’affaires reculer de 21,8 %, à 1,39 milliard d’euros, ses réservations nettes chuter de 17,4 %, et a enregistré une perte nette record de 1,47 milliard d’euros. Le groupe a annoncé l’annulation de sept projets, le report de six jeux, ainsi qu’un plan d’économies visant 500 millions d’euros de charges fixes en moins d’ici 2028, après avoir déjà réduit sa base de coûts de 325 millions d’euros depuis 2022. La direction elle-même qualifie l’exercice 2026-27 de point bas avant un redressement espéré à partir de 2027-28.

L’enjeu de souveraineté

Le dossier Ubisoft cristallise ainsi une question plus large pour l’économie tertiaire française : que devient le contrôle national sur des actifs immatériels, des marques et des franchises mondialement reconnues, lorsque l’affaiblissement financier d’un groupe l’oblige à ouvrir son capital à des investisseurs extérieurs à l’Union européenne ? Entre un actionnariat familial dilué mais toujours protégé par des droits de vote double, un partenaire chinois qui multiplie les points d’entrée au capital et dans les filiales stratégiques, et des banques américaines qui font du titre un objet de trading à court terme, la gouvernance d’Ubisoft illustre les limites d’un modèle où la propriété intellectuelle, plus que l’outil industriel, constitue désormais l’essentiel de la valeur en jeu. Le vote du 30 septembre, et la manière dont les minoritaires s’en saisiront, donnera une première indication sur l’équilibre des forces à venir.

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