L’Oréal a réalisé avec succès, le 24 septembre, une émission obligataire de 2 milliards d’euros répartie en trois tranches. L’opération, arrangée par un pool bancaire international, confirme la solidité financière du numéro un mondial de la beauté. Elle illustre surtout un phénomène de fond sur le marché de la dette française : plusieurs grands groupes hexagonaux empruntent désormais avec une notation de crédit supérieure à celle de l’État qui les abrite.
Une émission en trois temps
Selon le communiqué diffusé sur GlobeNewswire, L’Oréal a placé trois tranches obligataires pour un montant total de 2 milliards d’euros. La première, de 850 millions d’euros, porte sur deux ans à taux variable (Euribor 3 mois plus 27 points de base). La deuxième, de 500 millions d’euros, court sur trois ans à un taux fixe de 3,75 %. La troisième, la plus longue, mobilise 650 millions d’euros sur sept ans à un taux fixe de 4,00 %.
L’opération a été pilotée par BNP Paribas, HSBC et Société Générale CIB comme coordinateurs globaux, aux côtés de Crédit Agricole CIB, Deutsche Bank, ING, Santander et Standard Chartered Bank en tant que teneurs de livres. Le règlement-livraison est prévu le 30 septembre et les titres seront cotés sur Euronext Paris. Le produit net de l’émission sera affecté, selon L’Oréal, « aux besoins généraux de l’entreprise ». Le groupe, fort de 115 ans d’histoire et de plus de 95 000 collaborateurs, a réalisé un chiffre d’affaires de 44,05 milliards d’euros en 2025.
Une note qui dépasse celle de la France
Le point le plus significatif de cette opération tient à la notation attribuée aux obligations : AA (perspective stable) chez Standard & Poor’s et Aa1 (perspective stable) chez Moody’s. Or, ces deux échelons se situent au-dessus de la notation souveraine de la France elle-même.
Après plusieurs révisions successives ces dernières années, l’État français est aujourd’hui noté A+ par Standard & Poor’s (perspective stable confirmée le 30 mai 2026), A+ également par Fitch (perspective stable maintenue le 28 août 2026) et Aa3 par Moody’s, assorti d’une perspective négative. Concrètement, L’Oréal emprunte avec trois crans d’avance sur l’État français chez S&P (AA contre A+) et deux crans d’avance chez Moody’s (Aa1 contre Aa3).
Ce grand écart entre la signature d’un fleuron industriel et celle de la République n’est pas anodin. Il traduit la défiance croissante des agences de notation à l’égard de la trajectoire des finances publiques françaises, marquée par des déficits persistants et une dette qui continue de progresser, quand des groupes internationaux à la rentabilité robuste et à la structure financière solide conservent la confiance des marchés.
Le miroir du marché obligataire souverain
Cette hiérarchie inversée se lit également dans les niveaux de taux. Le rendement de l’OAT française à 10 ans s’établissait à 4,48 % le 23 septembre, contre 3,46 % pour le Bund allemand de même maturité, portant le spread OAT-Bund à 101,7 points de base, un niveau resté proche du seuil symbolique franchi à la mi-septembre pour la première fois depuis 2012. Dans ce contexte, la tranche à sept ans de L’Oréal, empruntée à 4,00 %, se situe sous le rendement souverain français à dix ans, alors même que l’échéance est plus courte et l’émetteur mieux noté.
L’écart fait également écho à l’émission obligataire de Danone, réalisée le 21 septembre pour 1,5 milliard d’euros, dont la tranche à neuf ans avait été placée à un taux proche du rendement de l’OAT à dix ans, malgré une notation nettement inférieure (BBB+ chez S&P, Baa1 chez Moody’s) à celle de l’État. Le cas L’Oréal pousse la démonstration plus loin : il ne s’agit plus seulement d’un émetteur privé emprunter à un coût comparable à celui de l’État, mais d’un émetteur mieux noté que l’État sur les deux grandes échelles de notation.
Une dynamique à suivre
Cette situation, dans laquelle plusieurs signatures privées françaises surclassent désormais la signature souveraine, n’est pas propre à L’Oréal : elle concerne un nombre croissant de grands groupes du CAC 40 dont la rentabilité et le désendettement contrastent avec la trajectoire budgétaire de l’État. Elle interroge la manière dont les investisseurs internationaux arbitrent entre le risque souverain français et le risque de ses entreprises les plus solides, dans un contexte où l’examen du budget 2027 et une éventuelle nouvelle décision d’agence de notation sur la dette française pourraient encore faire évoluer cet écart.


