Laurent Rousseau, qui a dirigé le réassureur français SCOR entre 2021 et 2023, vient de voir son influence renforcée au sein du géant mondial du courtage d’assurance Marsh McLennan. Le groupe américain a annoncé le 3 septembre la nomination de l’ancien dirigeant français au poste nouvellement configuré de « Head of International » pour sa filiale Marsh Re, un rôle qui étend sa supervision à l’Asie, au Pacifique, à l’Amérique latine, aux Caraïbes ainsi qu’à l’Europe et à la zone IMEA (Inde, Moyen-Orient, Afrique). Il conserve par ailleurs la direction mondiale des activités de capital et de conseil qu’il pilotait déjà.
Cette promotion s’ajoute à un mandat déjà large : depuis 2023, Laurent Rousseau occupe la fonction de directeur général pour la région EMEA et les solutions mondiales de capital chez Guy Carpenter, la branche de courtage en réassurance de Marsh McLennan, où il siège au comité exécutif aux côtés de Dean Klisura, le patron de l’entité. « L’environnement de risque actuel exige à la fois une expertise locale approfondie et une perspective véritablement mondiale », a commenté Laurent Rousseau, cité dans le communiqué du groupe. Dean Klisura a de son côté salué « un dirigeant exceptionnel, doté d’une expertise pointue en réassurance et d’une vision globale ».
Un parcours qui a débuté à Paris, chez le numéro quatre mondial de la réassurance
Avant de rejoindre Marsh McLennan, Laurent Rousseau a passé treize ans chez SCOR, où il a gravi les échelons jusqu’à la direction générale du groupe, prenant la succession de Denis Kessler. Sa démission, annoncée en janvier 2023, avait ouvert la voie à l’arrivée de Thierry Léger, débauché de Swiss Re, qui dirige depuis le réassureur parisien et vient de voir son mandat prolongé jusqu’en 2029. Avant SCOR, Laurent Rousseau avait débuté sa carrière comme analyste en recherche actions chez Credit Suisse First Boston, puis avait rejoint le pôle fusions-acquisitions dédié aux institutions financières de JP Morgan à Londres.
SCOR reste aujourd’hui l’un des rares réassureurs mondiaux à capital majoritairement européen et à direction indépendante, aux côtés de l’allemand Munich Re et du suisse Swiss Re. Basé avenue Kléber à Paris, le groupe se classe parmi les tout premiers réassureurs de la planète, avec un chiffre d’affaires de l’ordre de 19 milliards d’euros et une empreinte mondiale. Sa stabilité retrouvée sous la direction de Thierry Léger, dont le renouvellement du mandat a été validé cette année, contraste avec le sort réservé à l’un de ses anciens dirigeants, désormais absorbé par une trajectoire résolument tournée vers l’écosystème financier anglo-saxon.
Une industrie du courtage verrouillée par trois groupes américains et britanniques
Le mouvement de Laurent Rousseau illustre un rapport de force structurel dans l’assurance et la réassurance mondiales : celui qui oppose les réassureurs, où la France dispose avec SCOR d’un acteur de premier plan, et le courtage, activité d’intermédiation à très forte valeur ajoutée où trois groupes, tous nord-américains ou britanniques, Marsh McLennan, Aon et WTW, dominent le marché mondial depuis des décennies. Marsh McLennan, à lui seul, a réalisé près de 27 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2025 et emploie environ 95 000 personnes dans le monde ; il est considéré comme le premier courtier d’assurance de la planète. Aucun acteur français ou même européen continental ne dispute sérieusement ce podium, où Marsh, Aon et WTW se partagent l’essentiel des commissions générées par le placement des plus grands risques mondiaux, y compris ceux des entreprises françaises.
C’est dans cet écosystème que Laurent Rousseau, formé et promu au sein d’un champion français de la réassurance, met désormais son expertise au service de la stratégie internationale d’un concurrent structurellement plus puissant. Le mouvement n’a rien d’isolé : il s’inscrit dans un flux plus large de cadres dirigeants issus de l’assurance et de la réassurance européennes qui rejoignent les organigrammes de Marsh McLennan, Aon ou WTW, attirés par des moyens financiers, une surface internationale et des perspectives de carrière que les acteurs continentaux peinent à égaler sur ce segment précis du courtage.
Un paradoxe pour la souveraineté financière française
Le cas Rousseau met en lumière un paradoxe bien identifié par les acteurs de la place parisienne : la France a su bâtir, avec SCOR, un réassureur de rang mondial capable de rivaliser avec les meilleurs, mais elle ne dispose d’aucun équivalent dans le courtage, maillon pourtant stratégique de la chaîne de valeur assurantielle puisqu’il détermine où et comment les risques, y compris ceux des infrastructures et des entreprises françaises, sont placés sur les marchés mondiaux. Cette asymétrie nourrit un débat récurrent chez les défenseurs de la souveraineté économique française : sans courtier de taille mondiale sous pavillon national, les compétences les plus recherchées, à l’image de celles de Laurent Rousseau, finissent par converger vers les organigrammes de Londres ou de New York plutôt que de renforcer les rangs des groupes tricolores.
Pour SCOR, la question dépasse le seul symbole. Le départ de dirigeants formés en interne vers des concurrents integrés dans des conglomérats anglo-saxons prive potentiellement le réassureur parisien d’un vivier de talents qu’il a lui-même formé, au moment même où la consolidation du secteur de l’assurance et de la réassurance s’accélère à l’échelle mondiale. Reste que SCOR, sous la direction confirmée de Thierry Léger, affiche pour l’instant une trajectoire stabilisée, loin des turbulences qui avaient marqué son gouvernement d’entreprise au début de la décennie.


