La confirmation, le 3 septembre, du rachat de Hugging Face par Nvidia pour environ 12,9 milliards de dollars (11,2 milliards d’euros) referme un dossier suivi depuis plusieurs semaines par l’écosystème technologique français. Fondée à Paris en 2016 par trois ingénieurs français, Clément Delangue, Julien Chaumond et Thomas Wolf, la plateforme est devenue en une décennie l’infrastructure de référence de l’intelligence artificielle open source dans le monde. Son rachat par le géant américain des semi-conducteurs relance, une nouvelle fois, le débat sur la capacité de la France et de l’Europe à financer la croissance de leurs propres pépites technologiques jusqu’au bout.
Une pépite française devenue référence mondiale de l’IA ouverte
Hugging Face revendique aujourd’hui 18 millions de développeurs inscrits, plus de 3 millions de modèles hébergés, environ 500 000 jeux de données et plus d’un million d’applications construites sur sa plateforme. Plus de 200 000 entreprises l’utilisent, pour un chiffre d’affaires annuel estimé à environ 150 millions de dollars. La société, valorisée 4,5 milliards de dollars lors de son dernier tour de table en 2023, voit donc sa valeur multipliée par près de trois en trois ans. Si le siège social est resté implanté aux États-Unis pour des raisons de structuration juridique, la moitié des effectifs travaille depuis Paris, où l’entreprise a construit l’essentiel de sa réputation technique.
Lors d’une conférence de presse, Clément Delangue a affiché son ambition pour les dix prochaines années, avec un objectif de 100 millions d’utilisateurs d’ici deux ans, contre 18 millions aujourd’hui. Il s’est engagé à conserver le caractère ouvert de la plateforme et a annoncé vouloir réinvestir une part significative du produit de la cession dans l’écosystème technologique européen — une manière de répondre par anticipation aux critiques qui n’ont pas tardé à Paris.
Bercy alerte sur le manque de capitaux européens
C’est en effet le ministre de l’Économie, Roland Lescure, qui a le plus clairement formulé l’inquiétude côté français. Selon lui, cette opération illustre un défaut structurel de l’écosystème de financement européen : « Si nous n’avons pas assez de capitaux en Europe pour amener nos champions à l’étape suivante, ils iront chercher ces capitaux ailleurs. » Fait notable relevé par plusieurs observateurs de la French Tech, aucun fonds de capital-risque français n’avait investi au capital de Hugging Face ; ses soutiens tricolores se limitaient à des business angels, dont les entrepreneurs Florian Douetteau et Olivier Pomel. L’opération devient ainsi un cas d’école pour qui plaide en faveur d’un renforcement des fonds de croissance (« growth equity ») européens, seuls capables d’accompagner une entreprise jusqu’à des valorisations à plusieurs milliards sans recourir à un acquéreur ou un investisseur non européen.
Elle intervient par ailleurs peu après une autre opération d’ampleur pour Nvidia, l’acquisition de la start-up Groq pour 20 milliards de dollars en 2025, confirmant la stratégie du groupe américain visant à sécuriser des positions sur toute la chaîne de valeur de l’intelligence artificielle, du silicium jusqu’aux plateformes logicielles les plus utilisées par les développeurs.
Un rachat aux effets ambivalents pour la souveraineté européenne
Dans une analyse publiée le 7 septembre, Euronews nuance toutefois la lecture strictement défensive de l’opération. L’argument avancé est le suivant : contrairement aux modèles propriétaires fermés d’OpenAI ou d’Anthropic, les modèles ouverts hébergés sur Hugging Face permettent aux gouvernements et aux entreprises européennes de déployer localement des versions personnalisées sur leurs propres données sensibles, sans dépendre d’une API étrangère à chaque requête. Clément Delangue lui-même défend cette logique : « Pour beaucoup de problèmes en IA, l’open source peut être une solution », notamment parce qu’il permet d’exposer et de corriger les biais cachés des modèles fermés. Sous cet angle, le maintien de l’ouverture de la plateforme — désormais promis sous pavillon Nvidia — pourrait paradoxalement servir les intérêts d’acteurs publics et privés européens moins dotés en ressources que les grands laboratoires américains.
L’article souligne cependant que cette lecture optimiste ne dispense pas Paris et Bruxelles d’examiner l’opération sous l’angle de la concurrence, et rappelle que l’accent mis par l’Europe sur ses centres de données ne suffira pas sans une base logicielle elle aussi souveraine. Le risque de dépendance à l’infrastructure matérielle américaine — Nvidia contrôlant désormais à la fois les puces et l’une des principales portes d’entrée logicielles de l’IA ouverte — reste entier. L’écosystème européen dispose de comparables solides, de Mistral à DeepL en passant par ASML ou ElevenLabs, preuve qu’une innovation de rupture reste possible sur le continent ; la question posée par le dossier Hugging Face est moins celle du talent que celle du capital disponible pour le retenir jusqu’au bout de la chaîne de valeur.


