Deux champions français de l’énergie et de la chimie industrielle, Air Liquide et TotalEnergies, viennent de rejoindre une coalition inédite de constructeurs et d’énergéticiens visant à faire décoller, d’ici 2030, le transport routier lourd à hydrogène en Europe. L’annonce, faite le 3 septembre par Volvo Group puis confirmée le lendemain par voie de communiqué conjoint, réunit autour de la table Daimler Truck, Toyota Motor Corporation, Bosch, ainsi que TEAL Mobility et MB Energy, deux opérateurs spécialisés dans la distribution d’hydrogène. Les détails opérationnels de cette alliance seront dévoilés le 15 septembre, lors du salon IAA Transportation de Hanovre, le rendez-vous mondial du poids lourd.
Un écosystème construit autour de trois leviers
Le communiqué diffusé par les partenaires reste, à ce stade, volontairement général. Il fixe cependant un cap clair : bâtir un écosystème hydrogène intégré pour le camion lourd d’ici la fin de la décennie, en agissant simultanément sur trois leviers jugés indissociables par les industriels — la disponibilité des véhicules équipés de piles à combustible, le déploiement d’un réseau de stations de ravitaillement le long de « corridors stratégiques clés » en Europe, et l’accès à un hydrogène proposé à un prix compétitif face au gazole.
Côté constructeurs, l’alliance s’appuie sur une coopération technologique déjà ancienne : Daimler Truck, Volvo Group et Toyota mutualisent depuis plusieurs années le développement de leurs piles à combustible au sein de leur coentreprise commune, Cellcentric. La nouveauté de cette annonce de rentrée tient à l’entrée en scène, aux côtés de ces trois poids lourds de l’industrie automobile, des fournisseurs d’énergie chargés de rendre l’hydrogène réellement disponible sur les routes.
TEAL Mobility, le bras armé franco-français de l’infrastructure
C’est précisément là qu’interviennent Air Liquide et TotalEnergies, via leur coentreprise commune TEAL Mobility, lancée en janvier 2024 avec l’ambition affichée de devenir le leader européen de la distribution d’hydrogène pour poids lourds. Selon un bilan publié il y a quelques jours, TEAL Mobility exploitait fin 2025 quinze stations réparties dans cinq pays — France, Allemagne, Belgique, Luxembourg et Pays-Bas —, dont sept ouvertes au cours de la seule année écoulée. En France, le réseau s’est notamment étoffé avec des sites à Marseille-Fos et sur l’autoroute A4 près de Reims, cette dernière station ayant été présentée comme l’une des premières stations autoroutières du pays dédiées au ravitaillement des poids lourds en hydrogène. Pour 2026, l’opérateur prévoit cinq ouvertures supplémentaires, avec un ciblage assumé des grands hubs logistiques européens — Anvers, Berlin et Mulhouse figurant parmi les prochaines implantations annoncées.
C’est donc un outil industriel déjà opérationnel, construit et financé par deux groupes français, qui sert de pierre angulaire à cette alliance transeuropéenne. Un signal qui mérite d’être souligné : dans un secteur de l’hydrogène français par ailleurs fragilisé — l’exemple de McPhy Energy, placée en liquidation judiciaire après le rachat de l’essentiel de ses actifs par le belge John Cockerill, reste dans toutes les mémoires industrielles —, Air Liquide et TotalEnergies démontrent qu’il existe une voie française rentable dans l’hydrogène : non pas la fabrication d’électrolyseurs ou de piles à combustible, terrain où la concurrence asiatique et nord-américaine s’est révélée redoutable, mais la maîtrise de l’infrastructure de distribution et de la chaîne de valeur du gaz lui-même, deux métiers où ces deux groupes disposent d’un savoir-faire historique.
Un enjeu de souveraineté technologique et industrielle
L’Allemagne, hôte de l’alliance et du salon où elle sera officiellement lancée, n’est pas un partenaire neutre. Berlin a mobilisé 220 millions d’euros de subventions pour soutenir la mobilité hydrogène lourde, un premier appel à projets gouvernemental ayant déjà recueilli plus de 500 candidatures ; les attributions sont attendues au second semestre 2026. Pour la France, l’enjeu dépasse la seule question commerciale. Voir deux de ses groupes les plus internationalisés coposer, avec des constructeurs allemand, japonais et un équipementier allemand de premier plan (Bosch), l’architecture même des corridors énergétiques qui structureront le transport routier européen de la prochaine décennie relève d’un choix stratégique : celui de peser sur les normes, les standards et les emplacements d’infrastructures critiques plutôt que de les subir depuis l’extérieur.
Reste une question ouverte, et non des moindres, pour l’observateur attentif à la souveraineté économique française : ce déploiement, largement orienté vers les hubs allemands, belges et néerlandais qui concentrent le fret européen, se traduira-t-il par un maillage français à la hauteur des ambitions nationales affichées dans la Programmation pluriannuelle de l’énergie ? Les cinq stations annoncées pour 2026 par TEAL Mobility, dont une partie seulement sur le sol français, donnent une indication de calendrier plus modeste que l’ampleur de la communication autour de l’alliance ne le laisse supposer. Le rendez-vous du 15 septembre à Hanovre, où les partenaires doivent détailler corridors, volumes et financements, permettra de mesurer la part réellement réservée aux intérêts industriels et territoriaux français dans ce projet européen.


