Depuis le 3 septembre 2026, un service industriel jusque-là étranger au monde des blindés s’est vu confier une mission inattendue : maintenir en état de marche l’une des pièces les plus sensibles du char Leclerc. Le Service industriel de l’aéronautique (SIAé), rattaché à l’armée de l’Air et de l’Espace, va désormais assurer la maintenance du turbocompresseur TM-307B qui équipe le moteur diesel V8X-1500 du fleuron blindé de l’armée de Terre. Une solution de fortune qui en dit long sur la fragilité de certains pans de la base industrielle et technologique de défense (BITD) française, y compris sur des équipements jugés stratégiques.
Un turbocompresseur devenu un casse-tête industriel
Le TM-307B n’est pas un simple accessoire. Cette turbomachine, à l’origine développée par Turbomeca (aujourd’hui Safran Helicopter Engines), fournit au char Leclerc sa capacité d’accélération et fait aussi office de groupe électrogène auxiliaire lorsque le moteur principal est coupé — une fonction précieuse en opération, notamment pour l’alimentation électrique des systèmes embarqués sans faire tourner le moteur principal, plus consommateur et plus bruyant.
Problème : la chaîne de production de cette pièce a été réorientée vers d’autres usages dès 2014, et un investissement d’environ 4 millions d’euros nécessaire en 2020 pour en prolonger la disponibilité n’a pas été financé. Résultat, quelques années plus tard : une impasse industrielle sur un composant pourtant indispensable au maintien en condition opérationnelle (MCO) du seul char lourd dont dispose l’armée française, alors même que le standard rénové Leclerc XLR doit rester en service jusqu’en 2037-2038, le temps que le programme de char du futur MGCS (Main Ground Combat System), porté avec l’Allemagne, arrive à maturité — un calendrier lui-même incertain tant les discussions industrielles entre Nexter (KNDS France) et Rheinmetall/KNDS Deutschland peinent à avancer.
La solution : mobiliser l’expertise aéronautique
Face à cette impasse, c’est la Structure intégrée du maintien en condition opérationnelle des matériels terrestres (SIMMT) qui a organisé la parade, en sollicitant le SIAé. La justification est simple : ce service, dont l’atelier industriel de l’aéronautique (AIA) de Bordeaux est le pivot, possède une expertise reconnue dans la gestion de l’obsolescence et l’entretien des turbomachines aéronautiques — des compétences directement transposables à une turbine, même si celle-ci équipe un blindé plutôt qu’un hélicoptère ou un avion. L’AIA de Bordeaux résume la situation avec un clin d’œil assumé à sa propre devise : « Si notre devise reste ‘SIAé, partenaire des forces pour voler’, une chose est à peu près certaine : le char Leclerc ne volera pas, mais il roulera ! ».
Concrètement, les opérations de maintenance ont officiellement démarré le 3 septembre et sont prévues pour s’étaler jusqu’en 2039, soit au-delà même de l’horizon de retrait envisagé pour le standard XLR. Cette bascule ne remet pas en cause le contrat principal de soutien du char Leclerc, confié à Nexter (devenu KNDS France) en 2021 pour une durée de dix ans et un montant dépassant le milliard d’euros : le rôle du SIAé se limite à ce composant spécifique, dont la criticité avait fini par dépasser les capacités de la filière historiquement en charge du blindé.
Une fragilité révélatrice pour la BITD terrestre
Cet épisode, en apparence technique, illustre une problématique plus large que Refrance a déjà documentée à plusieurs reprises ces derniers mois : celle de la robustesse inégale de l’écosystème industriel français de défense selon les segments considérés. Quand l’aéronautique de défense française — portée par des programmes structurants comme le Rafale, dont le standard F5 vient d’entrer en phase de développement — bénéficie d’investissements continus et d’une supply chain dense, certains segments du secteur terrestre, pourtant tout aussi stratégiques, ont pu voir des lignes de production de pièces critiques s’éteindre faute d’arbitrages budgétaires, y compris pour des montants réduits comme les 4 millions d’euros qui auraient permis d’éviter cette impasse.
La solution retenue a le mérite de préserver, à moindre coût, une capacité opérationnelle jugée sensible en mobilisant une compétence déjà existante dans le giron de l’État plutôt qu’en recréant une filière industrielle disparue ou en import ant une solution étrangère. Elle traduit une forme de résilience et de mutualisation interarmées bienvenue. Mais elle pose aussi, en creux, la question du suivi des chaînes d’approvisionnement critiques sur le temps long : combien d’autres composants, moins médiatisés qu’un turbocompresseur de char, se trouvent aujourd’hui dans une situation comparable au sein de la BITD française, à l’heure où la remontée en puissance des armées et l’effort de réarmement européen exigent une disponibilité opérationnelle maximale des équipements existants, en attendant l’arrivée de leurs successeurs ?


