BNP Paribas confie son IA agentique à Google Cloud : la souveraineté bancaire à l’épreuve des faits

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BNP Paribas et Google Cloud ont annoncé le 24 septembre un partenariat stratégique de cinq ans portant sur le déploiement de l’intelligence artificielle agentique et l’usage de l’infrastructure cloud du géant américain. L’accord, qui touche en priorité les métiers de banque de financement et d’investissement (CIB), illustre une tendance de fond : à mesure que l’IA générative s’installe dans les processus critiques des grandes institutions financières françaises, la dépendance aux hyperscalers américains s’approfondit, malgré les discours répétés sur l’autonomie numérique européenne.

Un déploiement massif au cœur de la banque

Selon le communiqué officiel du groupe, les modèles Gemini et la plateforme Gemini Enterprise vont être intégrés à LLM@CIB, l’assistant d’intelligence artificielle générative interne déjà utilisé par plus de 65 000 collaborateurs de BNP Paribas. Des agents spécialisés seront déployés pour assister les équipes dans la préparation des dossiers de crédit, ainsi que dans les activités de vente, de trading, de recherche et de structuration financière. Le partenariat s’étend également à Nickel, la filiale de banque de détail du groupe, où l’outil Nickel Assist doit appuyer environ 200 conseillers clientèle.

Marc Camus, directeur des systèmes d’information du groupe, défend une logique de contrôle : « une approche multi-cloud et multi-modèle nous offre la flexibilité nécessaire pour sélectionner la solution la plus adaptée à chaque besoin métier. » Du côté de Google, Thomas Kurian, directeur général de Google Cloud, salue « une évolution majeure » vers l’IA agentique, dans laquelle « BNP Paribas associe son expertise bancaire à nos capacités technologiques ». Charles Holive, responsable IA au sein de CIB, insiste de son côté sur une approche pilotée par les besoins métiers plutôt que par la technologie elle-même.

BNP Paribas précise que les données les plus sensibles resteront en dehors des environnements de cloud public et que l’accès des agents IA aux systèmes du groupe fera l’objet d’une authentification stricte et d’un suivi continu, dans le cadre de sécurité et de gouvernance existant de la banque.

Une dépendance technologique documentée par la Banque de France elle-même

Ces garanties n’effacent pas un constat que la Banque de France a elle-même posé quelques semaines plus tôt. Le 9 septembre, Denis Beau, premier sous-gouverneur de l’institution et président désigné de l’ACPR, a averti que le recours aux hyperscalers, s’il répond à un besoin réel d’innovation rapide, « expose à un nouveau risque : la dépendance technologique ». Il a rappelé que les dépenses annuelles des acteurs européens en logiciels et services cloud américains atteignent 264 milliards d’euros, tandis que les budgets informatiques des banques européennes représentent environ 3 % du produit net bancaire. Confier les clés de son infrastructure à « quelques prestataires incontournables », a-t-il ajouté, crée une vulnérabilité opérationnelle et un risque d’enfermement technologique, un phénomène que le règlement européen DORA (Digital Operational Resilience Act) cherche désormais à mesurer et encadrer chez les prestataires informatiques critiques.

Ce risque n’a rien de théorique. Le cas de l’éditeur logiciel Generix, révélé en juin dernier, en offre une illustration concrète : l’entreprise, qui gère la logistique de 150 entrepôts européens et plusieurs millions de flux de transport quotidiens, a perdu l’accès à ses propres outils cloud pendant plusieurs heures à la suite d’une directive du gouvernement américain. Comme le résumait alors son dirigeant Raphaël Sanchez, « la vraie question n’est pas si nos clients peuvent partir, mais si nos fournisseurs ont la liberté de rester. » Pour une banque systémique comme BNP Paribas, dont les activités de financement irriguent une large partie de l’économie française, la question du Cloud Act américain et de son extraterritorialité potentielle reste posée, quelles que soient les clauses contractuelles de gouvernance des données.

Des alternatives souveraines qui peinent à s’imposer face aux hyperscalers

Le paradoxe est d’autant plus net que la France dispose d’une offre de cloud qualifiée SecNumCloud, portée notamment par OVHcloud, Numspot ou encore les coentreprises Bleu (Orange, Capgemini, Microsoft) et S3NS (Thales, Google Cloud), censées répondre précisément aux exigences de souveraineté du secteur financier et des administrations sensibles. Mais dans les faits, ce sont les modèles et l’infrastructure des géants américains, Google en tête après OpenAI, Microsoft ou Amazon, qui continuent de s’imposer comme choix par défaut des grands groupes français dès qu’il s’agit de passer à l’échelle sur l’IA générative.

Hugues Galambrun, dirigeant de l’éditeur Septeo, résumait récemment l’enjeu en des termes crus : « si vous injectez des données confidentielles chez des hyperscalers américains, vous leur livrez ce que vous avez de plus précieux. » Entre l’exigence d’innovation rapide, la pression concurrentielle internationale et l’impératif de souveraineté numérique, l’accord BNP Paribas, Google Cloud illustre, sans doute mieux qu’un long discours officiel, l’écart persistant entre les ambitions affichées d’autonomie stratégique européenne et les choix technologiques réellement opérés par les champions nationaux.

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