Le tribunal de commerce de Toulouse a accordé, mardi 15 septembre, un nouveau délai de trois mois à l’usine Fibre Excellence de Saint-Gaudens (Haute-Garonne). La procédure de continuation d’activité, financée conjointement par l’État et la région Occitanie, court désormais jusqu’à la mi-décembre. Les candidats à la reprise, dont le groupe alsacien Soprema, disposent jusqu’au 22 octobre à midi pour déposer une offre ferme. Depuis la liquidation du site jumeau de Tarascon (Bouches-du-Rhône) le 30 juillet, Saint-Gaudens est le dernier site français de production de pâte à papier, un maillon industriel que le pays risque de perdre définitivement si aucune solution n’aboutit d’ici la fin de l’année.
Un montage financier à deux étages pour tenir jusqu’en décembre
La décision du tribunal ne règle rien sur le fond : elle achète du temps. Le financement de la poursuite d’activité repose sur un relais entre l’État, qui apporte 2 millions d’euros jusqu’au 30 septembre, et la région Occitanie, qui prend ensuite le relais avec une enveloppe de 3,5 millions d’euros pour couvrir la période d’octobre à la mi-décembre. Ce montage permet de maintenir la production et le versement des salaires des 270 salariés du site, sans préjuger de l’issue des négociations avec les repreneurs potentiels.
La présidente de la région Occitanie, Carole Delga, a salué une décision représentant « un immense soulagement pour les salariés ». Du côté syndical, Cédric Caubère (CGT Haute-Garonne) confirme le sérieux de l’offre en cours de construction, tout en rappelant que rien n’est acquis tant qu’un engagement financier ferme n’a pas été signé. Le ministre de l’Industrie, Sébastien Martin, a pour sa part demandé « des engagements précis » de la part des candidats à la reprise, un rappel à l’ordre qui traduit la prudence de l’exécutif après plusieurs faux départs sur ce dossier depuis le printemps.
Un repreneur français face à un candidat portugais
Deux profils de repreneurs se dessinent. Soprema, groupe familial alsacien connu mondialement pour ses membranes d’étanchéité et ses matériaux d’isolation, s’est positionné dès le mois de juillet comme candidat, mais doit encore s’associer à un partenaire pour compléter son offre industrielle et financière. Une entreprise industrielle portugaise, spécialisée dans la pâte à papier et les produits d’hygiène, a de son côté effectué une visite technique du site début septembre, accompagnée de représentants de la région.
Le choix entre ces deux options n’est pas neutre du point de vue de la souveraineté industrielle. Une reprise par un acteur français ancrerait durablement une capacité de production stratégique sur le territoire, dans un secteur où la France a déjà perdu un site avec la liquidation de Tarascon. Une reprise étrangère, même par un industriel disposant d’une expertise reconnue, poserait la question du maintien à long terme de la production sur le sol national, dans un contexte où le précédent actionnaire de Fibre Excellence, l’homme d’affaires indonésien Jackson Wijaya, avait investi environ 300 millions d’euros dans le site avant que la société ne soit placée en redressement judiciaire fin avril 2026.
Un enjeu de souveraineté au-delà du seul emploi local
Le dossier Fibre Excellence dépasse la seule question sociale des 270 emplois de Saint-Gaudens. La pâte à papier est une matière première industrielle utilisée dans la fabrication d’emballages, de papiers d’impression et surtout de produits d’hygiène, un secteur où la demande reste structurellement soutenue. La disparition du dernier site producteur national obligerait les industriels français du papier et de l’hygiène à importer l’intégralité de leur approvisionnement en pâte, renforçant une dépendance déjà marquée à l’égard des grands producteurs scandinaves, nord-américains et sud-américains.
Cette situation illustre une difficulté plus large de la filière papetière européenne, confrontée simultanément à la baisse structurelle de la demande de papier graphique, à la hausse des coûts de l’énergie et à la concurrence de producteurs bénéficiant de coûts de fibre et d’énergie plus compétitifs. Plusieurs sites ont fermé en Europe ces dernières années, et la France, qui ne comptait déjà plus qu’un nombre limité d’usines de pâte à papier, se retrouve en position particulièrement fragile.
Le calendrier fixé par le tribunal de commerce de Toulouse laisse désormais un peu plus de cinq semaines aux candidats pour transformer leurs intentions en engagements contractuels. Une échéance intermédiaire est fixée au 30 septembre, date à laquelle les repreneurs doivent formuler des engagements précis avant le dépôt d’une offre définitive le 22 octobre à midi. D’ici là, le site continuera de tourner grâce au financement public temporaire, sans garantie sur l’issue finale. Pour les 270 salariés de Saint-Gaudens, comme pour la filière papetière française dans son ensemble, l’automne s’annonce déterminant.
