La Marine nationale a lancé une nouvelle étape du programme DANAE en demandant à l’industrie française de proposer des drones de surface « d’endurance » capables d’escorter ses porte-hélicoptères amphibies. Un besoin capacitaire urgent qui pourrait consolider un écosystème français encore émergent face aux acteurs américains et israéliens déjà positionnés sur ce marché.
Un manque d’escorteurs révélé par les missions Corymbe
L’information a été révélée le 14 septembre par le site spécialisé Zone Militaire (opex360.com). La Marine nationale cherche à acquérir des drones de surface sans équipage capables d’opérer de manière autonome pendant cinq à dix jours, sur un rayon d’action de plus de 100 milles nautiques, et par une mer allant jusqu’à force 4 au minimum. Ces engins seraient déployés depuis les porte-hélicoptères amphibies (PHA) de la classe Mistral et depuis des bâtiments de soutien basés en métropole, pour conduire des missions de renseignement, de surveillance et de reconnaissance, en surface comme sous l’eau grâce à des capacités sonar, de jour comme de nuit.
L’objectif affiché est concret : permettre aux PHA d’opérer sans devoir systématiquement mobiliser une frégate ou un patrouilleur pour les escorter, notamment lors des missions Corymbe dans le golfe de Guinée. La Marine nationale fait aujourd’hui face à une pénurie de bâtiments d’escorte disponibles, un constat que l’amiral Nicolas Vaujour, alors chef d’état-major de la Marine, avait résumé d’une formule restée dans les mémoires du secteur : « Un bateau sans équipage est très peu résilient », rappelant que ces drones ne remplaceront pas les frégates mais viendront compléter un dispositif sous tension. Selon les informations recueillies, l’appel à propositions fixe une échéance au 15 octobre 2026 et prévoit l’acquisition de quelques dizaines d’unités au maximum, les candidats devant justifier d’un chiffre d’affaires annuel minimal de 10 millions d’euros.
DANAE, un projet lancé en janvier pour accélérer l’équipement de la flotte
Cette nouvelle spécification s’inscrit dans le programme DANAE, lancé le 20 janvier 2026 par l’Agence de l’innovation de défense (AID) en coopération avec la Marine nationale et le centre d’expertise Techniques navales de la Direction générale de l’armement (DGA). Conçu comme un projet d’accélération de l’innovation, DANAE vise à doter rapidement la flotte française de drones de surface armés, capables de protéger les bases navales, d’assurer la surveillance de zone et d’escorter l’entrée et la sortie des unités à haute valeur.
Sept industriels avaient été sélectionnés dès la phase initiale, entre grands groupes et acteurs plus spécialisés : Thales avec son système Seawolf, Sirehna, filiale de Naval Group, avec Seaquest S, Exail avec CortiX, mais aussi SeaOwl Group (Nemezis), Marine Tech, SEAir (Orcas) et Keys4sea. Des essais en mer se sont tenus du 19 au 23 janvier 2026 pour évaluer les performances de navigation, l’endurance et les capacités de décision autonome des différents systèmes, notamment en matière de détection et de gestion des menaces. Une deuxième sélection doit être annoncée au salon Euronaval, en novembre 2026, avant une phase de construction de prototypes de douze à dix-huit mois, pour un choix final du modèle retenu en série attendu fin 2027, avec au moins une douzaine de commandes fermes à la clé.
Un enjeu de souveraineté sur un marché encore dominé par l’étranger
Le calendrier de DANAE illustre une course de vitesse. La guerre en Ukraine a démontré, avec l’usage massif de drones navals par Kiev en mer Noire, la place croissante que ces systèmes occupent désormais dans les conflits maritimes modernes, tandis que les tensions en mer Baltique et les menaces sur le trafic commercial en mer Rouge renforcent la pression sur les marines occidentales pour se doter rapidement de capacités de surveillance autonomes et peu coûteuses à opérer.
Sur ce segment des drones de surface sans équipage, le marché mondial reste aujourd’hui largement dominé par des acteurs américains, à l’image de Saildrone, et israéliens, comme Elbit Systems. En structurant un appel à propositions autour de sept industriels nationaux, la France cherche à faire émerger une filière domestique complète, associant la maîtrise d’œuvre de grands groupes comme Thales et Naval Group à l’agilité de sociétés plus jeunes et spécialisées dans les systèmes autonomes. L’enjeu dépasse le seul renouvellement capacitaire de la Marine nationale : il s’agit de bâtir, avant que le marché ne se referme autour de quelques standards étrangers, une base industrielle et technologique française sur un segment appelé à devenir central dans la protection des approches maritimes et l’accompagnement des grandes unités.
La prochaine échéance, l’appel à propositions du 15 octobre, permettra de mesurer combien de ces sept industriels, ou de nouveaux entrants, sont en mesure de répondre à un cahier des charges désormais precisé sur la durée d’endurance et les conditions de mer. Reste à voir si le calendrier fixé, avec une mise en service espérée fin 2027, résistera aux aléas budgétaires qui pèsent sur l’ensemble des programmes d’équipement des armées dans le contexte du prochain projet de loi de finances.
