Panama : la France déploie une offensive commerciale et sécuritaire sur les rives d’un canal disputé par Washington et Pékin

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Le 14 septembre, le ministre délégué français chargé du Commerce extérieur, Nicolas Forissier, s’est rendu à Panama pour une visite officielle qui a débouché, le lendemain, sur la signature d’un communiqué conjoint renforçant la coopération sécuritaire entre les deux pays. Cette séquence diplomatique, passée relativement inaperçue en France, s’inscrit dans un contexte géopolitique explosif : depuis le début de l’année 2026, le canal de Panama est devenu l’un des points de friction les plus vifs entre Washington et Pékin, sur fond de pressions répétées du président américain Donald Trump pour « reprendre » le contrôle de cette infrastructure stratégique.

Un canal au cœur du bras de fer sino-américain

Fin janvier 2026, la Cour suprême panaméenne a jugé inconstitutionnelle la concession portuaire détenue depuis des décennies par le groupe hongkongais CK Hutchison Ports aux deux extrémités du canal, ouvrant la voie à une reprise en main par l’armateur danois Maersk. Cette décision, saluée par Donald Trump comme une victoire, ne l’a pas empêché de continuer à évoquer une possible reprise pure et simple du canal par les États-Unis, invoquant une influence chinoise jugée excessive sur une voie par laquelle transite une part significative du commerce maritime mondial. Panama, dont la neutralité est inscrite dans les traités Torrijos-Carter de 1977, se retrouve ainsi tiraillé entre deux puissances qui exigent, chacune à leur façon, des gages d’alignement stratégique.

Paris avance ses pions dans l’interstice géopolitique

C’est dans cet espace laissé disponible que la diplomatie française cherche à se positionner. Reçu par plusieurs ministres panaméens, dont ceux de la Sécurité, de l’Économie et des Affaires étrangères, ainsi que par l’administrateur du canal, José Ramón Icaza Clément, Nicolas Forissier a défendu une approche strictement commerciale et infrastructurelle, sans les contreparties géopolitiques qu’exigent implicitement Washington ou Pékin. Cette posture est perçue par plusieurs médias panaméens comme « plus confortable » pour un pays soucieux de préserver son autonomie diplomatique et de diversifier ses partenaires après le choc politique et juridique provoqué par l’affaire Hutchison.

Un cinquième accord de sécurité axé sur le narcotrafic

Le communiqué conjoint publié par le ministère panaméen de la Sécurité publique, cosigné notamment par le vice-ministre Luis Felipe Icaza et le ministre Frank Alexis Abrego, officialise une cinquième lettre d’intention bilatérale, datée du 22 avril 2026, consacrée cette fois au financement et à la fourniture d’équipements pour les forces de sécurité panaméennes. Les quatre lettres précédentes, signées au fil de l’année, avaient déjà posé un cadre de coordination en matière de défense, de douanes et de police. L’accord vise en priorité la lutte contre le crime organisé et le narcotrafic, ainsi que la sécurité maritime, deux enjeux cruciaux pour un pays traversé par les flux de cocaïne remontant vers l’Amérique du Nord et l’Europe. Cette coopération prolonge le travail engagé par l’Office anti-stupéfiants français (Ofast), qui avait dépêché une mission à Panama en avril, et s’appuie sur la participation panaméenne à une conférence régionale de sécurité organisée en Martinique en juillet. Un groupe de travail permanent « sécurité et équipement », réunissant des entreprises françaises spécialisées, doit désormais se réunir régulièrement.

Une trentaine de groupes français en ordre de bataille

Sur le volet économique, la délégation française comptait des représentants d’une trentaine de grands groupes, parmi lesquels Suez, Veolia, Alstom, Thales, Airbus Helicopters, Colas Rail, CMA CGM, Transdev, Freyssinet et Saint-Gobain PAM, selon la presse panaméenne. Environ 100 entreprises françaises seraient déjà implantées dans le pays, dont une trentaine de filiales directes. Les discussions ont porté sur l’eau et l’assainissement, alors que Panama construit un nouveau réservoir sur le fleuve Indio pour sécuriser l’approvisionnement du canal après les sécheresses de 2023 2024, qui avaient contraint l’Autorité du canal à réduire le nombre de transits quotidiens et à vendre des créneaux de passage à prix d’or. Elles ont également porté sur le transport urbain et ferroviaire, notamment l’extension du métro de Panama et le projet de ligne Panama David, pour lequel des entreprises françaises fournissent déjà une assistance technique sur les études de faisabilité, ainsi que sur l’énergie et les infrastructures de sécurité au sens large.

Une compétition internationale féroce

Face à la France, la concurrence reste rude : industriels espagnols, chinois, sud-coréens et brésiliens sont également positionnés sur ces marchés, dans un pays qui cherche à multiplier ses partenaires depuis le choc de l’affaire Hutchison. Aucun montant d’investissement n’a été communiqué à ce stade, la visite ayant surtout permis de structurer les canaux de discussion entre entreprises françaises et donneurs d’ordre panaméens.

Une stratégie de niche à valeur de modèle

Pour Paris, l’enjeu dépasse le simple carnet de commandes. En misant sur une diplomatie économique et sécuritaire dénuée d’ambitions hégémoniques déclarées, la France cherche à se tailler une place de partenaire de confiance sur un point de passage aussi disputé que stratégique, sans s’aligner ouvertement ni sur Washington ni sur Pékin. C’est une manière, pour un acteur de taille moyenne face aux deux superpuissances, de convertir sa neutralité relative en avantage commercial, une stratégie qui, si elle porte ses fruits à Panama, pourrait inspirer d’autres théâtres où les grandes puissances s’affrontent par infrastructures portuaires interposées.

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