Face à la menace des drones, l’armée de Terre repense la doctrine de ses chars Leclerc

Char Leclerc exposé au salon Eurosatory
Char Leclerc exposé au salon Eurosatory - Crédits photo : Robinsauveur

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L’armée de Terre française expérimente une refonte de l’organisation tactique de ses chars Leclerc pour répondre à la vulnérabilité croissante des blindés lourds face aux drones. Révélée le 15 septembre par le site spécialisé Zone Militaire, cette évolution doctrinale illustre la manière dont le conflit ukrainien redessine, en profondeur, l’emploi des forces blindées et interroge la trajectoire industrielle française en la matière.

Une transparence du champ de bataille qui change la donne

Le constat qui pousse l’armée de Terre à revoir ses pratiques est simple à énoncer mais lourd de conséquences : un char de 60 tonnes, conçu pour encaisser des frappes d’artillerie ou des tirs antichars classiques, peut aujourd’hui être mis hors de combat par une munition téléopérée de l’ordre de dix kilogrammes. Les vidéos issues du front ukrainien, où des drones de première personne (FPV) à quelques centaines d’euros neutralisent des blindés valant plusieurs millions, ont fini par s’imposer comme une référence opérationnelle incontournable pour l’état-major français.

C’est dans ce contexte que la 7e Brigade blindée expérimente de nouvelles formations tactiques. Le format historique du peloton, quatre chars Leclerc associés à quatre véhicules blindés légers (VBL), pourrait céder la place à des « briques » modulables plus réduites, descendant jusqu’à deux chars et deux VBL, reconfigurables selon la mission. Le général Maxime Do Tran, qui commande la 7e Brigade, résume la logique de ce changement : déployer des unités plus petites réduit le risque d’être pris pour cible. Il va jusqu’à interroger la pertinence des concentrations blindées massives, envisageant tout haut « un seul char entouré de trois motos et avec des drones ».

Cette réflexion n’est pas isolée. Elle prolonge un appel lancé dès novembre 2024 par le général Pierre Schill, alors chef d’état-major de l’armée de Terre, à concevoir une véritable « capacité de char de combat » plutôt qu’un simple véhicule isolé, c’est-à-dire un système intégrant sur un même segment protection, mobilité, feu et connectivité numérique avec les drones et les capteurs environnants.

Une modernisation du parc qui court après la menace

Sur le plan industriel, la France a engagé depuis 2020 un programme de rénovation au standard XLR portant sur 200 chars Leclerc et 18 véhicules de dépannage associés, pour un budget de 330 millions d’euros, avec un objectif de livraison complète en 2028. Les derniers exemplaires présentés par KNDS (ex-Nexter) intègrent désormais une cage de protection périphérique destinée à faire détoner les munitions à charge creuse avant qu’elles n’atteignent le blindage principal, une parade directement inspirée des observations ukrainiennes.

Mais cette modernisation, aussi nécessaire soit-elle, ne résout qu’une partie du problème. Le ministère des Armées lui-même reconnaît un besoin urgent d’environ 200 chars de génération intermédiaire pour combler l’écart capacitaire qui s’annonce à partir de 2037, date à laquelle le retrait progressif des Leclerc XLR doit débuter. Une décision sur ce programme relais est attendue dès cette année.

Le talon d’Achille du programme franco-allemand

Cette urgence s’explique par les difficultés du programme MGCS (Main Ground Combat System), censé doter la France et l’Allemagne d’un char du futur commun. Initialement espéré pour 2035, le calendrier de production a glissé vers 2045, sous l’effet de tensions industrielles persistantes entre les partenaires français et allemands et de divergences dans les exigences opérationnelles des deux armées. Un démonstrateur présenté en 2024, doté d’un canon ASCALON de 140 mm, a certes validé certains choix technologiques, mais reste très loin d’un standard de série.

Dans l’intervalle, l’Allemagne avance ses propres pions : Berlin poursuit la production de chars Leopard 2A8 et développe un Leopard 3 attendu pour 2030, soit quinze ans avant la date désormais annoncée pour le MGCS. Plusieurs observateurs du secteur y voient une stratégie délibérée de Berlin pour retarder le programme commun et protéger, dans l’intervalle, les débouchés commerciaux de son propre char national sur le marché européen.

L’enjeu de souveraineté industrielle

Pour la France, la conjonction de ces deux dynamiques, l’obsolescence tactique accélérée par la menace des drones et l’incertitude qui pèse sur le calendrier du char du futur commun, pose une question de souveraineté industrielle et opérationnelle directe. Adapter la doctrine d’emploi des blindés à moindre coût, comme le fait la 7e Brigade, est une réponse de court terme. Mais si le programme relais de char intermédiaire n’est pas engagé rapidement, l’armée de Terre pourrait se retrouver, à l’horizon 2037, sans solution de remplacement crédible pour un parc Leclerc vieillissant, dans un contexte où la dépendance à un calendrier fixé conjointement avec Berlin échappe en partie à la seule décision française. La capacité de Paris à préserver une chaîne de décision et une base industrielle autonomes sur les blindés lourds, secteur longtemps considéré comme un pilier de l’autonomie stratégique nationale, sera l’un des tests concrets des prochains arbitrages budgétaires de la loi de programmation militaire.

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