Pasqal se retire du volet défense du quantique français : la souveraineté technologique à l’épreuve d’une licorne cotée au Nasdaq

Image d'illustration

Table des matières

Pasqal, l’un des cinq champions français de l’informatique quantique, a annoncé ce lundi 28 septembre l’évolution de son cadre de collaboration avec l’État. La société met fin à sa participation au programme de défense LSQUARE, volet du programme PROQCIMA piloté par la Direction générale de l’armement (DGA), après avoir atteint les objectifs technologiques de sa première phase. Elle se tourne désormais vers des programmes de soutien public à vocation civile, avec un premier projet de recherche et développement portant sur le calcul quantique tolérant aux fautes (FTQC) fondé sur sa technologie d’atomes neutres.

Le communiqué, diffusé via GlobeNewswire, précise que ce nouveau cadre associe le Secrétariat général pour l’investissement (SGPI), la Direction générale des entreprises (DGE) et Bpifrance. Le directeur général de Pasqal, Wasiq Bokhari, y salue « l’évolution de notre collaboration avec les autorités publiques françaises », évoquant une visite récente du directeur général de Bpifrance comme témoignage de « l’importance stratégique de Pasqal pour la France » en tant qu’« actif technologique souverain ».

Un pivot qui intervient au cœur du calendrier PROQCIMA

Lancé par le ministère des Armées avec l’Agence de l’innovation de défense et le SGPI, PROQCIMA est doté d’un budget maximal de 500 millions d’euros, financé via France 2030, pour faire émerger deux prototypes d’ordinateurs quantiques universels de 128 qubits logiques d’ici 2032. Le programme repose sur cinq sociétés : Alice&Bob, C12, Pasqal, Quandela et Quobly, avec un mécanisme de sélection progressive (trois projets retenus à l’année 4, deux à l’année 8) sur une durée totale d’au moins dix ans.

Le retrait de Pasqal du volet défense de ce dispositif survient le jour même où le ministère des Armées confirme le lancement d’« Aliquante », plateforme logicielle souveraine de programmation pour ordinateurs quantiques militaires confiée à un consortium Thales Research & Technology, Bull SAS et CEA, explicitement présentée comme le prolongement logiciel de PROQCIMA. Autrement dit, la France muscle son ambition logicielle militaire dans le quantique au moment précis où l’un des artisans matériels historiques du programme réoriente sa feuille de route vers les marchés commerciaux.

Une licorne devenue société cotée à New York

Ce repositionnement ne peut se lire indépendamment d’un autre événement, plus discret mais structurant : le 28 août dernier, Pasqal a finalisé sa fusion avec le SPAC américain Bleichroeder Acquisition Corp. II, donnant naissance à Pasqal Holding SA et permettant à l’entreprise de débuter sa cotation au Nasdaq sous les tickers PSQL et PSQLW. L’opération a mis à disposition environ 360 millions de dollars de trésorerie. Le conseil d’administration de neuf membres est présidé par le prix Nobel de physique Alain Aspect, cofondateur de l’entreprise, tandis que Bpifrance, actionnaire historique, y conserve un siège. Une double cotation sur Euronext Paris est envisagée et le siège social reste en France, mais l’ancrage capitalistique et boursier de la société s’internationalise désormais nettement, avec sept unités de calcul quantique déployées chez des clients comme Saudi Aramco, Crédit Agricole CIB ou LG Electronics.

L’avertissement de la Cour des comptes

Ce nouvel épisode résonne avec les conclusions d’un rapport de la Cour des comptes publié le 20 juillet 2026 sur le soutien public à l’informatique quantique. Tout en saluant la stratégie nationale lancée en 2021 (1,8 milliard d’euros investis entre 2021 et 2025, dont 1,5 milliard de fonds publics, 86 % fléchés vers le matériel), les magistrats financiers alertaient sur un risque de « prédation » des pépites françaises par des investisseurs étrangers mieux capitalisés, citant en exemple le rachat du britannique Oxford Ionics par l’américain IonQ pour 1,075 milliard de dollars en 2025. Le rapport relevait aussi qu’à cette date, aucune société quantique n’était encore cotée en Europe, sur un marché mondial évalué à environ 1,1 milliard d’euros et appelé à atteindre 8,7 à 13 milliards d’euros en 2035. Les auteurs recommandaient notamment de renforcer la commande publique, en particulier via PROQCIMA.

Deux mois plus tard, c’est un board américain et des capitaux internationaux, plutôt qu’une cotation parisienne, qui ont scellé l’entrée en Bourse de Pasqal. Et c’est désormais le volet civil et commercial de sa relation avec l’État, non plus le volet défense, que l’entreprise choisit de privilégier.

Une souveraineté à géométrie variable

Pour Refrance, cette séquence illustre une tension structurelle du modèle français de champions technologiques financés par l’argent public : les entreprises soutenues au nom de la souveraineté nationale doivent, pour survivre face à la concurrence américaine et chinoise, aller chercher des capitaux et des marchés hors de portée de l’État qui les a fait naître. Le maintien du siège social en France et la présence de Bpifrance au conseil d’administration limitent le risque d’une perte de contrôle pure et simple, mais le glissement du centre de gravité financier vers Wall Street, conjugué au retrait volontaire du programme de défense le plus doté du pays, pose une question concrète aux pouvoirs publics : la France peut-elle garantir la disponibilité de ses technologies quantiques les plus stratégiques auprès de ses propres armées, si les entreprises qui les développent répondent d’abord à la logique de marchés mondiaux et d’actionnaires internationaux ? La montée en puissance parallèle d’Aliquante, confiée à des acteurs plus directement contrôlés (Thales, Bull, CEA), pourrait être une réponse implicite à cette même interrogation.

Et si vous receviez notre newsletter mensuelle ?

    Plus d'articles

    Abonnez-vous à notre newsletter

    Une sélection d'articles, dans votre boîte mail. Rien d'autre, promis.

    Vous vous êtes abonné à la newsletter avec succès

    Une erreur est survenue lors de l'envoi de votre requête. Veuillez réessayer.

    Refrance : Revue Economique de France utilisera les informations que vous fournissez sur ce formulaire pour rester en contact avec vous et vous proposer des mises à jour et du marketing.