L’Union européenne accélère la mobilisation autour de sa mission navale en mer Rouge. Dans une lettre adressée le 19 septembre aux capitales membres, la haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères, Kaja Kallas, a demandé un renforcement de l’opération Aspides, chargée depuis février 2024 de protéger le trafic marchand contre les attaques des rebelles houthis. « Nous avons besoin de moyens navals et aériens mieux équipés », a-t-elle écrit, alors que les incidents se multiplient dans le détroit de Bab-el-Mandeb. Le Royaume-Uni a de son côté annoncé, le 21 septembre, l’envoi d’un avion ravitailleur Voyager A330 MRTT pour appuyer les opérations défensives de l’Arabie saoudite face aux Houthis, tandis que l’Italie évoque depuis le 18 septembre la possibilité d’engagements navals autonomes si la réponse européenne tarde.
Cette démarche fait suite à une dégradation constatée sur le terrain : dès le 18 septembre, Kaja Kallas avait annoncé que l’opération Aspides relevait son niveau d’alerte pour l’ensemble de ses bâtiments, invoquant une « situation sécuritaire qui se détériore ». La responsable européenne avait également évoqué le sujet avec son homologue saoudien le même jour, signe de la coordination croissante entre Bruxelles et Riyad face à la menace houthie.
Dans ce contexte, la France a réaffirmé son engagement. Selon Zone Militaire, la ministre des Armées Catherine Vautrin a indiqué que Paris « reste engagé dans Aspides pour protéger le trafic maritime en mer Rouge », tout en appelant les autres partenaires européens à fournir davantage de moyens. La Marine nationale maintient une frégate multimissions à capacité de défense aérienne (FREMM-DA) au sein du dispositif et prépare le déploiement d’une seconde unité. Ce format s’inscrit dans la continuité de l’engagement français initié dès 2019 avec une mission discrète de protection, avant l’intégration officielle à Aspides.
Un point de passage stratégique pour le commerce mondial
L’enjeu dépasse la seule sécurité militaire. Selon les données publiées par le ministère des Armées, le corridor Bab-el-Mandeb Mer Rouge Suez concentre en temps normal environ 13 % du trafic maritime mondial, 30 % du transport par conteneurs et 21 % des échanges énergétiques. Depuis l’intensification des attaques houthies, ce trafic a été divisé par deux, poussant de nombreux armateurs à réorienter leurs navires par le cap de Bonne-Espérance, au prix d’un allongement de trajet et d’un surcoût logistique important. Sur zone, ce sont désormais une trentaine de navires marchands qui empruntent quotidiennement le corridor, dont 10 à 15 % sollicitent une escorte ou une protection rapprochée.
Depuis son lancement, Aspides revendique la protection de plus de 250 navires marchands face à plus de 450 attaques recensées. Vingt et un États membres de l’UE participent formellement à la mission, mais seuls trois, dont la France, y déploient actuellement des bâtiments de premier rang. Le commandement stratégique revient à la Grèce, l’Italie assurant le commandement opérationnel sous l’autorité de l’amiral Vasileios Griparis.
Une dimension industrielle et souveraine pour la France
Au-delà de l’aspect opérationnel, cet épisode éclaire un enjeu de souveraineté économique pour la France à double titre. D’une part, la sécurisation de cette route maritime conditionne directement les flux commerciaux d’une partie de l’économie hexagonale, armateurs français, exportateurs industriels et approvisionnements énergétiques compris, pour lesquels tout basculement durable vers un contournement par l’Afrique australe se traduirait par un renchérissement des coûts de transport. D’autre part, la capacité de la Marine nationale à tenir ce type d’engagement dans la durée repose sur un outil industriel largement national : les frégates FREMM à capacité de défense aérienne sont construites par Naval Group, équipées des systèmes de combat et de détection de Thales, et de missiles MBDA, une chaîne de valeur entièrement domestique qui constitue l’un des arguments avancés par Paris pour défendre le modèle français de base industrielle et technologique de défense (BITD) face à ses partenaires européens.
Le calendrier institutionnel devrait clarifier dans les prochaines semaines l’ampleur du renforcement demandé par Bruxelles. Une réunion des ministres européens de la Défense est prévue le 28 septembre, suivie d’un Conseil des Affaires étrangères le 12 octobre, deux rendez-vous où la question des moyens supplémentaires à engager sur zone, ainsi que leur répartition entre États membres, devrait être tranchée. Pour la France, engagée par ailleurs sur de multiples théâtres (Sahel résiduel, posture face à la Russie, dispositifs Indopacifique) et dans un contexte budgétaire contraint à l’approche du PLF 2027, la question de sa capacité à soutenir un déploiement naval renforcé sur la durée reste posée. Le débat rejoint celui, plus large, de la troisième annuité de la loi de programmation militaire 2024 2030 et de l’arbitrage entre présence permanente sur les théâtres extérieurs et effort consacré au réarmement de la base industrielle nationale.
Refrance suivra l’issue de la réunion des ministres européens de la Défense du 28 septembre pour évaluer l’ampleur du renforcement finalement engagé sur zone.
