La start-up parisienne Biolevate a bouclé une levée de fonds en série A de 30 millions d’euros, selon une annonce relayée le 22 septembre par FrenchWeb et confirmée par Axios Pro. Fondée en 2023 par Joël Belafa, l’entreprise développe une plateforme d’intelligence artificielle destinée aux laboratoires pharmaceutiques, avec un objectif affiché : devenir un fournisseur mondial de référence pour la conformité réglementaire, tout en conservant son centre de décision en Europe. Un pari qui illustre, une fois de plus, la tension entre ambition internationale et maîtrise stratégique qui traverse la tech française.
Une IA pensée pour la traçabilité réglementaire
Contrairement à de nombreux outils d’IA générative qui se contentent d’accélérer la rédaction de documents scientifiques, Biolevate revendique une approche plus structurante : organiser la manière dont les laboratoires recherchent, documentent, vérifient et valident les connaissances scientifiques qu’ils produisent. La plateforme met l’accent sur la traçabilité, chaque conclusion devant pouvoir être reliée à ses documents sources et à une validation d’expert, un impératif pour les dossiers soumis aux autorités de santé.
L’entreprise avance des gains d’efficacité substantiels : des revues de littérature scientifique jusqu’à seize fois plus rapides, une amélioration de 80 % de la veille et de la conformité réglementaires, et une capacité à faire tourner simultanément jusqu’à cent mille agents IA. Une douzaine de grands clients utiliseraient déjà la solution en production, et l’entreprise revendique des partenariats avec le laboratoire français Sanofi, mais aussi avec les géants américains Nvidia et Microsoft, sur lesquels reposent vraisemblablement une partie de son infrastructure de calcul.
Un tour de table à dominante française et européenne
Le tour de table, qui succède à une levée d’amorçage de 6 millions d’euros en novembre 2024, a été mené conjointement par RAISE France et Orange Ventures, avec la participation d’EQT Ventures, du MSD Global Health Innovation Fund (le fonds de capital-risque du géant pharmaceutique américain Merck) et de Station F. Aymar Hénin, entrepreneur associé chez RAISE France, prend la présidence du conseil d’administration, tandis que Jérôme Berger, directeur de la stratégie et du capital-risque chez Orange, y fait également son entrée.
Ce montage a de quoi rassurer sur le plan capitalistique : à la différence d’autres pépites françaises de l’IA récemment financées par des fonds souverains du Golfe ou des géants américains, Biolevate conserve à ce stade une gouvernance ancrée en France et en Europe, avec RAISE France et Orange Ventures aux commandes. La présence du fonds de Merck au tour de table, minoritaire, illustre néanmoins l’intérêt des grands groupes pharmaceutiques internationaux pour cette technologie, sans en remettre en cause le contrôle.
Boston, Singapour, et la promesse d’un centre de décision resté en Europe
C’est sur le terrain de l’expansion internationale que la question de la souveraineté se pose avec le plus d’acuité. Biolevate prévoit d’ouvrir un bureau à Boston, carrefour mondial de l’industrie pharmaceutique et des clusters biotech, ainsi qu’une antenne à Singapour, afin d’accéder aux marchés et à l’expertise réglementaire américains et asiatiques. L’entreprise affirme vouloir devenir un fournisseur mondial tout en maintenant ses centres de décision en Europe, une formule qui reste à l’épreuve des faits.
L’histoire récente de la tech française fournit en effet plusieurs précédents où l’internationalisation a fini par déplacer, au fil des levées de fonds successives et de la pression des investisseurs, le véritable centre de gravité d’une entreprise hors de France. Biolevate évolue par ailleurs dans un marché déjà structuré par des acteurs américains puissants : Veeva, ArisGlobal et Clarivate dominent une bonne partie du flux de travail réglementaire des laboratoires, aux côtés de prestataires de recherche clinique comme Indegene ou IQVIA. Face à eux, la start-up française peut s’appuyer sur un comparable tricolore, Yseop, déjà positionné sur l’automatisation de la rédaction scientifique, preuve que l’écosystème français dispose d’une expertise réelle sur ce segment.
Un test pour l’IA de niche à la française
Avec cinquante salariés actuellement, et un objectif de doublement des effectifs, sept demandes de brevets déposées dont deux déjà en Europe, Biolevate incarne une catégorie d’entreprises que Refrance a régulièrement observée cette année : des IA françaises spécialisées sur un segment industriel précis (ici la conformité pharmaceutique), capables de lever des montants significatifs auprès d’investisseurs majoritairement européens, mais dont la survie dépend ensuite de leur capacité à séduire des clients et des marchés hors d’Europe, quitte à y transférer une partie de leur substance.
La trajectoire de Biolevate mérite d’autant plus d’être suivie que le secteur pharmaceutique constitue, aux côtés de la défense et de l’énergie, l’un des domaines où la France affiche des ambitions de souveraineté industrielle fortes. Que l’un de ses outils numériques les plus prometteurs doive, pour prospérer, ouvrir grand ses portes à Boston et s’appuyer sur l’infrastructure de Microsoft et Nvidia, résume assez bien le dilemme auquel se heurte l’ensemble de l’écosystème français de l’intelligence artificielle : grandir vite, ou grandir seul.


