Une PME technologique de la métropole lyonnaise vient de changer de statut. Les 24 et 25 septembre, Amoéba, société cotée sur Euronext Growth Paris (FR0011051598, ALMIB) et basée à Chassieu, a annoncé son passage du statut de société de recherche et développement à celui d’acteur « industriel et commercial » du biocontrôle, cette famille de solutions biologiques présentée comme une alternative aux pesticides chimiques classiques. Dans la foulée, l’entreprise a lancé une levée de fonds en deux temps qu’elle présente elle-même comme son dernier appel au marché avant d’atteindre l’autonomie financière, tout en ouvrant un processus de valorisation de son actif cosmétique.
Une technologie brevetée à base d’amibes
Amoéba développe depuis plusieurs années des solutions microbiologiques naturelles fondées sur l’exploitation brevetée d’amibes, des micro-organismes capables de produire des molécules actives contre certains bio-agresseurs des cultures. Cette technologie irrigue deux familles de produits : des solutions de biocontrôle agricole, commercialisées via la filiale Green 4 Agro (dirigée par Jean-Marc Petat), et un ingrédient cosmétique de réparation cutanée baptisé Willa. La direction générale du groupe est assurée par Jean-François Doucet, qui avait résumé la priorité de l’entreprise comme le fait de « porter sur le marché ses innovations, à la fois en biocontrôle et en cosmétique ».
Le portefeuille de produits agricoles comprend AXPERA, un biofongicide dont l’autorisation de mise sur le marché en France a été obtenue fin juin 2026, ainsi que TIAGAN et YAZU 3, deux solutions destinées à la vigne et aux cultures légumières, développées et distribuées avec le néerlandais Koppert, spécialiste mondial des solutions de biocontrôle. Cet accord de distribution vient d’être prolongé jusqu’en juin 2031.
Premières ventes et objectifs à 2030
Après des années de recherche, Amoéba enregistre ses premiers revenus commerciaux : 63 000 euros de chiffre d’affaires au premier semestre 2026, contre 0 euro un an plus tôt. L’entreprise vise désormais 1 à 2 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2027, puis 40 millions d’euros à l’horizon 2030, répartis entre 35 millions sur le volet agricole et 5 millions sur le volet cosmétique, avec un objectif de résultat opérationnel supérieur à 10 %. Un accord de distribution exclusive signé avec le géant agrochimique Syngenta pour les céréales, le blé en priorité, doit permettre une commercialisation dans 27 pays de l’Union européenne ainsi qu’au Royaume-Uni, en Ukraine et en Suisse, avec des premières ventes espérées fin 2028.
Une levée de fonds pour tourner la page du marché
Pour financer cette montée en puissance industrielle, Amoéba a lancé le 24 septembre une opération de financement en deux temps. Le premier volet, un placement privé réalisé selon la technique de l’accelerated bookbuilding auprès d’investisseurs qualifiés, a permis de lever 7,9 millions d’euros, un succès confirmé dans un communiqué du 25 septembre. Un second volet, une augmentation de capital ouverte à l’ensemble des actionnaires, doit suivre, la presse économique régionale évoquant un montant total visé proche de 15 millions d’euros pour l’ensemble de l’opération. La direction présente explicitement cette double levée comme sa dernière sollicitation des marchés financiers avant d’atteindre l’autonomie, une fois les ventes commerciales suffisamment installées pour autofinancer la croissance.
En parallèle, Amoéba a annoncé engager un processus de valorisation de son actif cosmétique Willa, sans en préciser à ce stade les modalités précises (cession, licence ou adossement à un partenaire), une opération qui pourrait renforcer sa trésorerie et clarifier son recentrage sur le biocontrôle agricole.
Un jalon de souveraineté aux contours ambigus
Cette bascule industrielle mérite d’être lue à l’aune des enjeux de souveraineté agricole et technologique française. Le marché de la protection des cultures reste largement dominé par une poignée de multinationales, l’allemand Bayer, l’américain Corteva, l’allemand BASF ou le suisse Syngenta (lui-même détenu par le chinois ChemChina depuis 2017), qui concentrent l’essentiel des molécules chimiques utilisées par les agriculteurs français. Voir émerger, à Chassieu, une alternative biologique fondée sur une propriété intellectuelle et une production hexagonales constitue, à cette échelle modeste, un contrepoint à cette dépendance structurelle.
La nuance tient cependant à la stratégie commerciale retenue par Amoéba elle-même : pour toucher le marché européen, la PME lyonnaise s’appuie précisément sur les réseaux de distribution de groupes étrangers, le néerlandais Koppert et, plus frappant encore, le suisso-chinois Syngenta pour ses céréales. La France conserve ainsi la maîtrise de la technologie et de l’outil de production, mais reste tributaire des canaux commerciaux de géants agrochimiques internationaux pour porter ses innovations jusqu’au champ. Un schéma qui rappelle, dans un tout autre secteur, les débats récents sur le cloud souverain français : la propriété intellectuelle et la fabrication peuvent rester nationales quand la distribution, elle, continue de transiter par des partenaires étrangers.
Les prochains rendez-vous à surveiller sont le montant définitif de la seconde tranche de financement, l’issue du processus de valorisation de l’actif cosmétique, ainsi que la matérialisation, d’ici 2027 puis 2028, des objectifs commerciaux annoncés avec Koppert et Syngenta.


