EDF a franchi une étape discrète mais structurante dans le démantèlement de son parc nucléaire historique. Fin septembre 2026, l’énergéticien, avec sa filiale d’ingénierie Cyclife, a validé la stratégie contractuelle de démontage des échangeurs de chaleur du réacteur Chinon A2, en Indre-et-Loire. Un jalon technique, mais aussi industriel : ce chantier est présenté comme une référence mondiale pour les réacteurs de la filière uranium naturel graphite gaz (UNGG), et pourrait ouvrir des marchés à l’export.
Une filière abandonnée, un chantier sans précédent
La filière UNGG est la première génération de réacteurs civils français, conçue dans les années 1950 et 1960. Six unités ont été exploitées entre 1963 et 1972 et sont aujourd’hui à l’arrêt : trois à Chinon (A1, A2 et A3), deux à Saint-Laurent-des-Eaux (Loir-et-Cher) et une à Bugey (Ain). Elles relèvent du programme de déconstruction d’EDF, encadré par l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR).
Ces réacteurs n’ont rien à voir avec les réacteurs à eau pressurisée du parc actuel. Modérés au graphite et refroidis au gaz carbonique, ils comportent des structures massives, dont d’imposants échangeurs de chaleur. Selon les informations relayées par la presse spécialisée, le programme complet générerait environ 160 000 tonnes de déchets, soit de 10 à 30 fois plus de matières à évacuer que pour un réacteur à eau pressurisée. Environ 20 % de ces déchets seraient de très faible activité et 80 % de faible à moyenne activité. Une centaine d’ouvrages de ce type ont existé dans le monde selon les uns, une soixantaine selon les autres : le chiffre varie selon les sources et doit être manié avec prudence.
Ce qui a été décidé
D’après la presse spécialisée (energynews.pro, média24), Cyclife a validé, dans les jours qui ont suivi le 21 septembre, la stratégie de démontage des échangeurs de chaleur de Chinon A2, au terme de plus de trois ans et demi d’études conjointes avec EDF. Le projet est porté côté EDF par l’équipe du chantier Chinon A-AMI. Sa cheffe de projet, Stéphanie Proust, y voit « une étape essentielle dans la préparation d’un projet industriel exceptionnel ».
Le calendrier annoncé est le suivant : une enquête publique en 2027 sur la stratégie de démantèlement des réacteurs UNGG, puis le démarrage des opérations concrètes à la mi-2028. Le démontage des échangeurs est estimé à six ans. Le coût financier du projet n’a pas été précisé dans les documents consultés, ce qui limite l’analyse économique.
Graphitech, l’outil de la montée en compétence
Le levier industriel de ce dossier s’appelle Graphitech. Cette coentreprise, créée en 2019 entre EDF et Veolia et rattachée à l’ingénierie de Cyclife, conçoit les outils robotisés et les méthodes de découpe nécessaires pour intervenir en milieu radiologique sur des structures de cette taille. Cyclife indique que la plus grande partie de la méthodologie mise au point pour Chinon A2 peut être transposée aux autres réacteurs UNGG français, ce qui réduirait les coûts d’ingénierie, les délais et les risques techniques pour les cinq unités restantes.
Cette logique de série, un réacteur pilote puis une méthode reproduite, est classique dans l’industrie lourde. Elle est particulièrement précieuse dans le nucléaire, où chaque développement d’outil et chaque autorisation coûtent cher.
L’enjeu de souveraineté : exporter le démantèlement
Pourquoi Refrance s’y intéresse ? Parce que le démantèlement est un marché que l’Europe et le monde devront traiter à grande échelle dans les prochaines décennies, à mesure que les réacteurs vieillissent. Graphitech affiche l’ambition de cibler des marchés de démantèlement en France, en Italie, au Japon, en Lituanie, en Espagne et au Royaume-Uni, pays qui ont exploité ou exploitent encore des réacteurs à graphite.
Pour la France, l’intérêt est double. D’abord, maîtriser en interne une compétence rare évite de dépendre d’acteurs étrangers pour un chantier sensible, touchant à des déchets radioactifs et à des sites d’intérêt national. Ensuite, un savoir-faire éprouvé sur un chantier de référence devient un argument commercial. Dans un secteur où la preuve par l’exemple compte plus que les brochures, être le premier à démonter à l’échelle industrielle un type de réacteur peut donner un avantage durable.
Il faut toutefois rester mesuré. Les opérations réelles ne commenceront qu’en 2028, l’enquête publique de 2027 peut modifier le calendrier, et le marché mondial des réacteurs à graphite est étroit. La valeur de cette référence dépendra de la capacité d’EDF et de Cyclife à tenir délais et budgets, un point sur lequel l’industrie nucléaire française a souvent été mise à l’épreuve, comme l’illustre l’histoire récente de Flamanville.
Ce qu’il faut surveiller
Trois éléments méritent le suivi : les conclusions de l’enquête publique de 2027 et l’avis de l’ASNR, l’éventuelle publication d’un budget et d’un calendrier consolidés pour l’ensemble du programme UNGG, et la signature de premiers contrats à l’international pour Graphitech. Tant qu’un contrat étranger n’est pas signé, l’ambition d’exportation reste une perspective et non un acquis.
À retenir : la France s’apprête à démonter, pour la première fois à cette échelle, des équipements de sa première génération de réacteurs. Le chantier est un enjeu de sûreté et de gestion des déchets, mais aussi une occasion de bâtir une filière industrielle exportable, à condition de la mener à bien.
