Le ministère des Armées a annoncé le 24 septembre 2026 le lancement d’un nouveau projet technologique de défense baptisé Aliquante, destiné à doter la France d’une plateforme souveraine de programmation pour les futurs ordinateurs quantiques militaires. Porté par l’Agence de l’innovation de défense (AID) avec l’appui de la Direction générale de l’armement (DGA), ce projet de cinq ans illustre la montée en puissance d’un nouveau front de souveraineté technologique, celui du logiciel quantique, alors que la Cour des comptes vient de rappeler que la France reste distancée par les capacités d’investissement chinoises et américaines dans ce secteur.
Un logiciel avant le matériel
Aliquante ne concerne pas la construction d’un ordinateur quantique, mais l’ensemble des outils permettant de l’exploiter concrètement. Selon les informations du ministère des Armées, la plateforme doit permettre de compiler du code sous forme de circuits quantiques à portes, d’émuler différentes architectures de processeurs (atomes neutres, photons, qubits supraconducteurs) et d’orchestrer la répartition des calculs entre supercalculateurs classiques (HPC) et processeurs quantiques (QPU). Objectif affiché : préparer les armées à exploiter, en environnement classifié, les machines à venir sans dépendre d’un fournisseur étranger pour les briques logicielles les plus sensibles.
Le consortium chargé du développement associe trois acteurs français : Thales Research & Technology, la branche recherche du groupe Thales, l’éditeur Bull SAS (filiale du même groupe) et le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA). Cette composition n’est pas anodine : elle mobilise à la fois un industriel de la défense, un acteur du calcul haute performance et le principal opérateur français de recherche nucléaire et technologique, dans une logique de maîtrise intégrale de la chaîne.
Le prolongement logiciel du programme Proqcima
Aliquante s’inscrit dans la continuité directe du programme Proqcima, lancé en 2024, qui vise à doter la France de deux prototypes d’ordinateurs quantiques universels à l’horizon 2032, avec un objectif annoncé de 1 024 qubits logiques. Ce volet matériel s’appuie sur un écosystème de start-up françaises considérées comme des pépites du secteur : Pasqal, Alice&Bob, C12, Quandela et Qobly, toutes bénéficiaires d’accords-cadres notifiés par la DGA. Sans plateforme logicielle adaptée, ces futures machines resteraient toutefois difficilement exploitables par les armées pour des usages opérationnels, d’où l’urgence perçue par le ministère de traiter la question logicielle en parallèle du matériel.
Cette architecture s’appuie sur le plan quantique ministériel annoncé en juin 2025, qui a créé deux structures rattachées à l’AID : un campus quantique défense et un laboratoire quantique défense. Elle s’inscrit également dans la feuille de route présidentielle de mai 2026, qui a ajouté une enveloppe supplémentaire d’un milliard d’euros à la stratégie quantique nationale jusqu’en 2030, dans le prolongement des 1,8 milliard d’euros déjà engagés sur la période 2021-2025 (dont 1,5 milliard de fonds publics). La Loi de programmation militaire 2024-2030 classe par ailleurs le calcul et les capteurs quantiques parmi les technologies prioritaires du ministère.
Une souveraineté sous surveillance de la Cour des comptes
Le calendrier de cette annonce n’est pas neutre. Quelques semaines plus tôt, la Cour des comptes a publié un rapport appelant la France à mobiliser davantage de capitaux privés et à renforcer les partenariats européens pour rester dans la course quantique, qualifiée d’« enjeu majeur de souveraineté ». Les magistrats financiers estiment que le financement actuel demeure fragile face aux capacités d’investissement américaines et chinoises, jugées « sans comparaison », et soulignent qu’aucune des onze sociétés cotées spécialisées dans le calcul quantique dans le monde n’est aujourd’hui européenne. Le marché mondial du secteur, évalué à environ 1,1 milliard d’euros début 2025, est projeté entre 8,7 et 13 milliards d’euros d’ici 2035, un potentiel de croissance qui aiguise la concurrence entre grandes puissances.
Dans ce contexte, le budget précis alloué à Aliquante n’a pas été communiqué par le ministère, une opacité qui interroge sur la capacité réelle du projet à peser face aux moyens déployés outre-Atlantique et en Chine. Le ministère avait toutefois précisé, par la voix du délégué général pour l’armement Patrick Pailloux, qu’environ 300 millions d’euros de l’enveloppe de 500 millions consacrée aux technologies de rupture sur la période 2026-2030 seraient fléchés vers le quantique.
Un front technologique parmi d’autres
Aliquante vient compléter une série d’initiatives quantiques françaises rapprochant recherche publique, grands groupes et start-up, à l’image du partenariat noué entre le CEA et Alice&Bob autour de la plateforme Qaptiva à la mi-septembre, ou des investissements du groupe Bull dans le calcul haute performance via le supercalculateur Jupiter. Cette accumulation d’annonces traduit une stratégie de dispersion des paris technologiques plutôt qu’une concentration sur un acteur unique, une approche qui a ses partisans mais aussi ses critiques au regard des moyens limités dont dispose la France comparés à ceux de ses concurrents systémiques.
Reste que le calcul quantique militaire s’impose désormais comme un terrain de souveraineté à part entière, aux côtés des drones, des semi-conducteurs ou du cloud. La capacité de la France à transformer ses prototypes de laboratoire en outils opérationnels classifiés, dans un délai compatible avec l’accélération de la compétition internationale, reste la principale inconnue de l’équation.


