Le « Conseil de paix » pour Gaza, présidé par Donald Trump, a dévoilé le 23 septembre un plan de reconstruction de 2,45 milliards de dollars étalé sur six mois. Présenté comme la première étape d’un effort estimé à 71,4 milliards de dollars sur dix ans, ce programme confirme surtout une réalité stratégique : la France et l’Union européenne, pourtant engagées financièrement depuis des mois sur le dossier gazaoui, restent à l’écart des instances qui décideront de l’avenir économique de l’enclave.
Un plan de 66 projets, une gouvernance verrouillée
Selon les documents obtenus par Axios et confirmés par plusieurs médias internationaux, le blueprint présenté par le coordinateur du Conseil, Nikolay Mladenov, se décompose en 66 projets répartis sur six domaines : infrastructures, développement humain, croissance économique, transformation numérique, affaires juridiques, paix et sécurité. Le volet infrastructures capte la part la plus importante de l’enveloppe, avec environ un milliard de dollars consacré au déblaiement des décombres, aux hôpitaux et aux logements temporaires. Le volet sécuritaire n’est pas en reste : près de 885 millions de dollars sont fléchés vers la force de stabilisation internationale, la nouvelle police palestinienne et le désarmement du Hamas, dont 275 millions pour la construction d’une base à Rafah et 140 millions pour le contingent multinational qui y sera déployé.
Le plan doit démarrer à Rafah avant de progresser vers le nord de l’enclave. Mais sa gouvernance reste concentrée entre les mains d’un comité exécutif restreint où siègent Jared Kushner, Steve Witkoff, Tony Blair, Marco Rubio, Susie Wiles ou encore le financier Marc Rowan. Le Conseil revendique 28 pays membres fondateurs, dont les États-Unis, Israël, l’Égypte, la Jordanie, le Maroc, l’Arabie saoudite ou les Émirats arabes unis. Ni la France ni l’Union européenne n’y figurent en tant que membres. Selon Axios, des représentants européens ont certes assisté à une séance d’information réunissant 35 pays lors du dévoilement du plan, mais sans disposer d’un siège décisionnel au sein de l’organe qui arbitrera l’allocation des fonds et le calendrier des chantiers.
Une Europe qui finance sans piloter
Cette mise à l’écart interroge d’autant plus que l’Union européenne n’est pas absente du dossier financier. En juillet dernier, la Commission européenne avait coorganisé, sous la houlette de la commissaire Dubravka Šuica et du Premier ministre palestinien Mohammad Mustafa, une conférence des donateurs ayant permis de réunir 883,6 millions d’euros au titre de la « Team Gaza Initiative », avec le concours de la Belgique, du Japon et du Royaume-Uni, complétés par 41,7 millions d’euros supplémentaires via le mécanisme Pegase. Cette plateforme européenne, distincte du Conseil de paix américain, finance elle aussi l’eau, l’assainissement, la santé, l’énergie et l’agriculture à Gaza.
La coexistence de ces deux circuits, l’un piloté depuis Washington avec un droit de regard sur la sécurité et la gouvernance politique de l’enclave, l’autre porté par Bruxelles sans capacité d’arbitrage sur le calendrier ni sur les choix stratégiques, illustre une fragmentation désormais classique de l’action occidentale au Proche-Orient. Elle rappelle le schéma déjà observé sur d’autres dossiers géoéconomiques récents, où Washington capte le pilotage institutionnel d’un corridor stratégique pendant que les capitaux européens financent sans peser sur les choix de gouvernance.
Un financement loin d’être sécurisé
Le Conseil de paix reconnaît lui-même que l’intégralité des 2,45 milliards de dollars n’est pas garantie à ce stade. Les monarchies du Golfe, Arabie saoudite, Émirats arabes unis et Qatar en tête, conditionnent leurs engagements financiers à un horizon politique crédible vers un État palestinien et à un arrêt durable des opérations militaires israéliennes, deux conditions qui ne sont pas réunies. Le désarmement du Hamas, préalable explicitement posé par Nikolay Mladenov, se heurte au refus du mouvement islamiste. Le jour même de l’annonce du plan, sept Palestiniens ont été tués dans des frappes israéliennes à Khan Younes, Gaza City et Deir Al-Balah, rappelant que le cessez-le-feu reste fragile : plus de 1 399 décès ont été recensés côté palestinien depuis son entrée en vigueur.
Du côté français, la prudence domine. Emmanuel Macron a qualifié la situation à Gaza de « spectacle de la honte », et des responsables français ont souligné que le plan du Conseil de paix repose sur un cadre politique qu’aucune des parties n’a formellement accepté. Paris avait par ailleurs coprésidé en juin une conférence internationale avec l’Arabie saoudite pour promouvoir la solution à deux États, une ligne diplomatique qui ne recoupe pas nécessairement l’architecture sécuritaire et économique désormais mise en place par Washington.
Pour Refrance, ce dossier illustre un enjeu de souveraineté économique plus large : au moment où se dessinent les circuits financiers et industriels de la reconstruction d’une zone stratégique du Proche-Orient, la capacité de la France et de l’Union européenne à peser sur les décisions, plutôt qu’à seulement en financer une partie, reste à démontrer. Les prochaines échéances à surveiller sont les élections israéliennes du 27 octobre, susceptibles de rebattre les cartes politiques locales, et la sécurisation effective du financement du plan dans les semaines à venir.


