Fnac Darty a nommé Marie Cobessi directrice générale de la Société Française du Livre (SFL), sa filiale spécialisée dans la fourniture d’ouvrages aux bibliothèques, écoles, universités et collectivités françaises, ont rapporté Livres Hebdo et Actualitté le 14 septembre. Cette prise de fonction, effective depuis le 1er septembre, succède à Anne Durand Jung à la tête d’une structure discrète mais rentable, à un moment où l’actionnariat du groupe qui la détient bascule de plus en plus vers des intérêts étrangers.
Une diplômée de gestion à la tête d’un grossiste centenaire
Marie Cobessi, diplômée de l’EM Lyon Business School, n’a pas de formation dans l’édition. Après plus de dix ans en cabinet de conseil auprès d’entreprises de la distribution, elle a rejoint Fnac Darty en 2020 au sein de la direction stratégie, avant de piloter la transformation et la performance de l’activité Réparation et durabilité du groupe. Depuis 2024, elle dirigeait la livraison du dernier kilomètre, un poste centré sur la logistique et la qualité de service. Sa nomination à la SFL confirme un profil orienté vers l’organisation et la performance opérationnelle plutôt que vers le contenu éditorial. Elle a résumé sa feuille de route en une phrase : « Le livre demeure un bien culturel essentiel, au service du savoir, de l’éducation et de la transmission. »
La SFL, fondée en 1951 et détenue à 100 % par Fnac Darty depuis 1999, occupe un créneau spécifique du marché du livre : la fourniture en gros aux bibliothèques municipales et départementales, aux établissements scolaires, aux universités, aux collectivités et aux revendeurs professionnels, plutôt que la vente directe au grand public. La société s’appuie sur une librairie professionnelle de 600 m² rue de Rottembourg à Paris, une plateforme logistique de 1 000 m² à Wissous et des outils numériques comme le moteur de recherche bibliographique ORB. Sur le plan financier, la filiale affichait en 2025 un chiffre d’affaires de 24,9 millions d’euros, en hausse de 9,2 % sur un an, pour un effectif d’une quarantaine de personnes, un résultat d’exploitation de 692 000 euros et un bénéfice net de 265 000 euros.
Le livre, pilier stratégique d’un groupe dont le capital s’internationalise
Cette nomination intervient alors que le livre reste, pour Fnac Darty, bien plus qu’une activité annexe. Le directeur financier du groupe, Jean-Brieuc Le Tinier, a indiqué que dans les paniers de la Fnac, « un produit sur deux est un livre », et que la moitié des achats est retirée en magasin grâce au modèle de retrait après achat en ligne, conforté par la loi Darcos de 2021. Le groupe se présente comme le deuxième site de commerce en ligne en France après Amazon, une position qu’il doit en partie à l’arsenal juridique français construit depuis la loi sur le prix unique du livre de 1981 (loi Lang) jusqu’à la loi Darcos, qui a instauré des frais de port minimaux pour protéger les librairies indépendantes face aux pratiques tarifaires d’Amazon.
Mais cette continuité opérationnelle et culturelle s’accompagne d’une recomposition actionnariale de plus en plus internationale au niveau de la maison mère. Selon les données boursières disponibles, le premier actionnaire de Fnac Darty est Vesa Equity Investment, le véhicule luxembourgeois du milliardaire tchèque Daniel Kretinsky, avec environ 28 % du capital, devant le groupe allemand Ceconomy AG, qui en détient environ 22 %. Les actionnaires d’origine française ne représenteraient qu’environ un cinquième du capital identifié.
Cette montée en puissance de Kretinsky n’est pas anodine : le 26 janvier 2026, Vesa Equity a annoncé une offre publique d’achat visant à franchir le seuil de 50 % du capital de Fnac Darty, valorisant le groupe à environ 1,1 milliard d’euros sur la base de 36 euros par action. Le conseil d’administration a approuvé l’opération le 10 mars, et l’Autorité des marchés financiers (AMF) lui a donné son feu vert le 7 mai, pour une clôture attendue au second semestre 2026. Une partie de la presse économique a présenté cette opération comme un moyen, pour Kretinsky, de sécuriser sa position face à une éventuelle influence chinoise indirecte, le géant du commerce en ligne JD.com ayant manifesté un intérêt pour Ceconomy, actionnaire allemand de Fnac Darty.
Une souveraineté culturelle qui se joue à l’échelle de la filiale
Le cas de la Société Française du Livre illustre ainsi une forme de souveraineté à double vitesse. Sur le plan opérationnel et humain, la mission de service public documentaire, l’ancrage territorial et la direction de l’entreprise restent pleinement français : une dirigeante française, formée en France, à la tête d’une structure centenaire au service des bibliothèques et des écoles du pays. Mais sur le plan capitalistique, le groupe qui la détient échappe de plus en plus au contrôle d’actionnaires français, sans que cela n’affecte, en l’état, ni son statut d’entreprise cotée sur Euronext Paris ni les protections légales dont bénéficie le secteur du livre en France.
Cette dissociation entre le lieu de décision opérationnelle et la nationalité du capital, déjà observée dans d’autres secteurs jugés stratégiques, invite à suivre de près l’issue de l’offre de Kretinsky sur Fnac Darty dans les mois qui viennent, ainsi que son éventuel impact sur la stratégie et l’autonomie de filiales culturelles comme la SFL.
