À la veille de l’échéance du 15 septembre, la reconduction du régime de sanctions individuelles de l’Union européenne contre la Russie est bloquée pour la troisième fois en quelques jours. En cause : le soutien apporté par la France à la demande slovaque de radier l’oligarque russo-ouzbek Alisher Usmanov de la liste noire européenne. Une position qui suscite, selon plusieurs diplomates cités par Euronews, une « frustration massive » parmi les autres capitales.
Un régime de sanctions à bout de souffle institutionnel
Le mécanisme est connu et, depuis 2022, régulièrement mis à l’épreuve : les sanctions individuelles de l’UE contre près de 3 000 personnes et entités liées au complexe militaro industriel russe doivent être reconduites tous les six mois, à l’unanimité des Vingt Sept. Un seul État membre peut donc, à lui seul, faire échouer le renouvellement de l’ensemble du dispositif.
Les ambassadeurs des Vingt Sept se sont réunis à trois reprises depuis le 11 septembre sans parvenir à un accord, la dernière tentative ayant eu lieu ce lundi 14 septembre, soit la veille de l’expiration programmée des listes. Le journaliste Rikard Jozwiak, de Radio Free Europe/Radio Liberty, a résumé la situation d’une phrase devenue virale dans les cercles bruxellois : « les ambassadeurs de l’UE ont ENCORE échoué aujourd’hui à prolonger les sanctions russes ».
La Slovaquie, la France et le nom d’Alisher Usmanov
Le blocage n’est pas nouveau : depuis plusieurs mois, Bratislava réclame le retrait de deux oligarques russes de la liste des sanctions individuelles, Alisher Usmanov et Mikhail Fridman. Ce qui change ce mois ci, c’est l’entrée en scène de Paris. Selon des sources diplomatiques citées par Euronews le 11 septembre, la France a rejoint la demande slovaque concernant Usmanov, sans reprendre celle visant Fridman.
Paris présente ce geste comme un « compromis politique » destiné à débloquer la situation : en cédant sur un seul nom, la diplomatie française espère que la Slovaquie renoncera à sa seconde exigence, comme elle l’avait déjà fait lors du renouvellement de mars 2026. La France affirme par ailleurs continuer à soutenir la reconduction de l’ensemble du régime de sanctions.
Cette manœuvre a toutefois un coût politique immédiat. Un diplomate européen, sous couvert d’anonymat, a résumé le malaise ambiant auprès d’Euronews : la démarche française « soulève beaucoup de questions sur la motivation, qui semble essentiellement de nature économique ». D’autres capitales, où l’on insiste sur la multiplication des actions hybrides russes en Europe, s’irritent de voir la France élargir, plutôt que réduire, le front des États réticents à la fermeté.
Qui est Alisher Usmanov
Milliardaire né en Ouzbékistan, Alisher Usmanov a construit sa fortune dans les métaux, les mines, les télécommunications et la technologie. Selon le classement Forbes 2026, il occupe la dixième place parmi les milliardaires russes, avec une fortune estimée à 14,5 milliards de dollars. Sanctionné par l’UE depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, il nie tout lien avec le Kremlin et conteste son inscription devant la justice européenne : le Tribunal de l’UE a rejeté un premier recours en février 2024, mais des procédures d’appel restent pendantes.
Un précédent existe : sa sœur, Gulbahor Ismailova, avait été retirée de la liste en mars 2025, après la révélation d’un appel téléphonique dans lequel le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov demandait l’aide de la Hongrie pour obtenir ce retrait. L’affaire avait déjà écorné l’image d’un régime de sanctions présenté comme fondé sur des critères objectifs plutôt que sur des marchandages diplomatiques.
L’onde de choc à Kiev
La réaction ukrainienne ne s’est pas fait attendre. Le président Volodymyr Zelensky a dénoncé une dynamique qu’il juge « immorale et autodestructrice », rappelant que la Russie « utilise chaque euro et chaque dollar pour prolonger la guerre ». Pour Kiev, tout assouplissement, même ciblé sur un individu, envoie un signal de vulnérabilité au moment où Bruxelles prépare par ailleurs de nouveaux trains de sanctions visant des ressortissants russes, des diplomates et la flotte fantôme utilisée pour contourner l’embargo pétrolier, tandis que Washington annonce des mesures supplémentaires qualifiées de particulièrement dures.
L’enjeu pour la crédibilité française et européenne
Au delà du cas individuel d’Alisher Usmanov, l’épisode illustre une fragilité structurelle de la politique de sanctions européenne : la règle de l’unanimité, pensée pour garantir la légitimité politique des décisions, se retourne en levier de négociation bilatérale entre capitales aux intérêts divergents. Que la France, généralement présentée comme l’un des piliers de la fermeté européenne face à Moscou, se retrouve à l’origine d’un blocage supplémentaire, aux côtés de la Slovaquie du Premier ministre Robert Fico, déjà identifiée comme le maillon le plus réticent du front occidental, interroge sur la cohérence de la diplomatie française en la matière.
La question de la souveraineté se pose ici à double titre. D’une part, celle de l’autonomie de décision de l’Union face aux capacités d’influence et de contournement déployées par des intérêts économiques liés à la Russie, qui trouvent dans la règle de l’unanimité une porte d’entrée récurrente. D’autre part, celle de la cohérence et de la crédibilité de la parole diplomatique française, dont la position sur ce dossier precis pourrait peser sur sa capacité à porter, dans d’autres enceintes, un discours de fermeté vis à vis de Moscou.
À l’heure où ces lignes sont écrites, aucun accord n’a été annoncé à l’issue de la réunion du 14 septembre. Le compte à rebours vers l’échéance du 15 septembre laisse aux Vingt Sept une marge de manœuvre extrêmement réduite pour trouver, une nouvelle fois dans l’urgence, un compromis qui évite l’expiration pure et simple des listes de sanctions individuelles.
