La direction générale de l’armement (DGA) a confirmé, le 11 septembre, qu’elle soutiendra le premier vol d’essai de Baguette One, le démonstrateur suborbital de la start-up bordelaise HyPrSpace. Le tir, prévu en 2027 depuis le site DGA de Biscarrosse, dans les Landes, marquera le premier décollage d’un lanceur civil privé conçu et testé en France. Il s’agit d’une étape supplémentaire dans la stratégie française de diversification des moyens d’accès à l’espace, un enjeu devenu aussi bien industriel que stratégique.
Une propulsion hybride sans turbopompe
Fondée en 2019 à Bordeaux, HyPrSpace développe une technologie de propulsion hybride qui associe de l’oxygène liquide à un propergol solide à base de polyéthylène haute densité. Cette architecture se distingue des moteurs classiques par l’absence de turbopompe, ce qui réduit fortement le nombre de pièces mécaniques et, selon l’entreprise, les coûts de développement et de production. Le moteur « Terminator » a déjà été testé, tout comme un précédent démonstrateur baptisé « Joker », lors d’essais menés depuis 2022 sur des installations de la DGA en Gironde. Le prochain, « Toaster », doit encore être qualifié avant le vol de Baguette One, un démonstrateur monoétage d’une dizaine de mètres.
Un appui technique plutôt que financier
Le soutien annoncé par le ministère des Armées ne prend pas la forme d’un financement direct mais d’une mise à disposition d’expertise et d’infrastructures. Plusieurs centres de la DGA sont mobilisés pour préparer l’essai : celui des essais de missiles, celui de la maîtrise de l’information et celui des techniques aérospatiales. Cette coopération permet à une jeune entreprise de bénéficier de l’expérience de l’État dans la préparation de tirs complexes, sans avoir à reconstituer en interne des capacités d’essai coûteuses. Elle illustre aussi la manière dont la DGA, au-delà de ses grands programmes d’armement, cherche à s’ouvrir aux acteurs émergents du New Space.
Une levée de 21 millions d’euros pour passer à l’échelle
Sur le plan financier, HyPrSpace a sécurisé en novembre 2025 une levée de fonds de 21 millions d’euros, menée par le fonds Red River West et le fonds DeepTech 2030 géré par Bpifrance dans le cadre de France 2030, avec la participation de SPI, French Tech Seed, Expansion et NACO. Ces fonds doivent permettre de finaliser la validation des moteurs à grande échelle, de réaliser le vol suborbital de Baguette One, puis d’accélérer le développement du futur lanceur orbital OB1, capable de placer environ 250 kilogrammes en orbite, ainsi que le démarrage d’une production en série. Une partie des financements est explicitement destinée à développer des applications militaires de la propulsion hybride.
Le fondateur d’HyPrSpace, Alexandre Mangeot, a résumé l’ambition de l’entreprise en expliquant que cette technologie, « simple, sûre et performante », doit permettre à la France de conforter son statut de puissance spatiale. Du côté des investisseurs, Luc Emmanuel Barreau, associé chez Red River West, a souligné que la technologie développée présente des caractéristiques uniques répondant aux marchés spatiaux civils et de défense, tant européens qu’américains.
Diversifier l’accès français à l’espace
Cette annonce s’inscrit dans un contexte plus large où la France cherche à multiplier les options nationales d’accès à l’espace, au moment où la cadence de tirs d’Ariane 6 reste limitée et où la demande de mise en orbite rapide de petits satellites, notamment à des fins d’observation ou de télécommunications militaires, augmente. L’appel à projets micro et mini-lanceurs lancé dans le cadre de France 2030 a déjà distingué plusieurs entreprises françaises, dont Latitude et MaiaSpace, aux côtés de HyPrSpace, dessinant un paysage industriel plus diversifié que le modèle unique porté historiquement par Arianespace. Pour la Défense, disposer à terme de plusieurs filières nationales capables de lancer rapidement de petites charges utiles représente une garantie de résilience, en cas de besoin urgent de renouvellement ou de complément d’une constellation, plutôt que de dépendre exclusivement d’un lanceur unique ou d’opérateurs étrangers.
Un calendrier encore exigeant
Le calendrier reste toutefois exigeant. Entre la qualification du moteur « Toaster », le premier vol suborbital promis pour 2027 et le développement du lanceur orbital OB1, HyPrSpace doit encore franchir plusieurs jalons techniques avant de pouvoir proposer des services de lancement commerciaux. La concurrence internationale sur le segment des micro-lanceurs, où plusieurs acteurs américains et européens avancent également leurs propres démonstrateurs, reste par ailleurs vive. Le soutien de la DGA, s’il ne garantit pas le succès industriel de l’entreprise, confirme néanmoins que l’État considère ces jeunes pousses du New Space comme une brique utile de l’autonomie stratégique spatiale française, au même titre que les grands programmes portés par les industriels historiques du secteur.
