La Direction générale de l’armement (DGA) a officiellement notifié, le 23 septembre, sa première commande de drones intercepteurs GOBI Zephyr à la start-up française Harmattan AI. Un premier lot de 50 exemplaires doit être livré dès le mois prochain aux forces terrestres, au terme d’une campagne d’essais menée sur deux mois par le centre expert référent anti-drone de l’armée de Terre, le CERLAD. « La lettre de commandes est partie hier », a confirmé Alexandre Lahousse, directeur général adjoint de la DGA, le 24 septembre.
Un concurrent letton écarté après plusieurs essais
Le contrat n’avait rien d’automatique. Selon les informations recoupées par Forces Opérations Blog et Zone Militaire, la DGA avait d’abord orienté ses essais vers un concurrent balte, les drones Blaze du letton Origin Robotics, avant de se tourner vers la solution française après plusieurs campagnes de tirs jugées peu concluantes. Quatre séries d’essais ont finalement été nécessaires au CERLAD pour valider le GOBI Zephyr, un intercepteur de 2,2 kilogrammes capable d’atteindre 350 km/h et de neutraliser par impact cinétique, sans charge explosive, des drones de petite classe évoluant dans un rayon de dix kilomètres, de jour comme de nuit. D’autres tranches de commandes, de volume comparable, pourraient suivre selon les besoins exprimés par les armées et les arbitrages budgétaires à venir.
Une DGA qui accélère ses cycles d’acquisition
Cette commande illustre la méthode que la DGA s’est donnée depuis la fin 2025 pour raccourcir drastiquement ses cycles d’acquisition sur les technologies à évolution rapide. Des centres experts référents, dotés d’un budget propre et travaillant en plateau avec les armées et les industriels, ont été créés pour répondre à l’urgence née des conflits au Moyen-Orient, où la prolifération des drones bon marché a bouleversé les besoins capacitaires. La DGA cite en exemple l’intégration d’une nouvelle capacité de guidage sur un système existant en moins de trois semaines, contre douze à dix-huit mois selon un processus industriel classique. Le CERLAD, adossé à la DGA Essais de missiles, a mené en parallèle des travaux sur d’autres axes de la lutte anti-drone, dont l’intégration de missiles Mistral 3 sur hélicoptère Tigre.
Harmattan AI, une trajectoire industrielle atypique
Harmattan AI, elle, incarne une trajectoire peu commune dans un secteur historiquement dominé par de grands groupes. Fondée en avril 2024 par Mouad M’Ghari, polytechnicien passé par l’ENS et le MIT, l’entreprise a recruté une partie de son équipe chez Parrot et Safran et compte aujourd’hui environ 160 collaborateurs. Sa gamme s’articule autour de trois familles de drones autonomes : Sonora, dédié à la reconnaissance, Sahara, orienté vers la détection d’équipements camouflés, et Gobi, la famille d’intercepteurs dont Zephyr est la déclinaison la plus aboutie. La société revendique une maîtrise complète de la chaîne de valeur, de la cellule à l’intelligence artificielle embarquée, en s’appuyant sur une architecture logicielle pensée pour être mise à jour rapidement plutôt que figée dans un cycle industriel long.
Dassault Aviation en tête d’une levée à 1,4 milliard de dollars
Le parcours financier de la jeune pousse a été tout aussi rapide que ses cycles de développement. Une première levée de 25 millions d’euros, réunissant notamment Kima Ventures, Atlantic Labs et W Ventures, avait permis d’amorcer les premiers programmes. Une deuxième levée de 171 millions d’euros (environ 200 millions de dollars), bouclée cet été, a marqué un tournant : elle a été menée par Dassault Aviation, aux côtés de Bpifrance Investissement, du fonds Future French Champions et du Qatar Investment Authority. Cette opération valorise désormais Harmattan AI à 1,4 milliard de dollars, ce qui en fait la première licorne française du secteur de l’armement. L’entrée au capital de Dassault Aviation s’accompagne d’un partenariat industriel destiné à intégrer les briques d’intelligence artificielle d’Harmattan aux futures évolutions du Rafale F5 et aux programmes de drones de combat associés.
Un tremplin vers l’export, au-delà de la France
Au-delà du marché français, la société avait déjà décroché, dès juin 2025, une commande de la DGA portant sur un millier de micro-drones de reconnaissance, suivie de près par un contrat avec l’OTAN et par des partenariats noués avec Londres et Kiev. Cette dynamique export illustre l’ambition affichée par l’entreprise : ne pas se contenter du marché domestique mais s’imposer comme fournisseur de référence auprès des alliés occidentaux, dans un secteur où l’offre est jusqu’ici dominée par des acteurs américains, israéliens ou, comme le montre l’épisode letton, par des concurrents européens de taille modeste mais déjà bien installés.
Ce que cet épisode dit de la souveraineté industrielle française
Pour Refrance, l’épisode GOBI Zephyr résume un moment particulier de la politique industrielle française en matière de défense : un État qui accepte de mettre en concurrence réelle une jeune pousse nationale face à un fournisseur étranger, qui prend le temps de la réévaluer après un premier échec, et qui s’appuie, pour accélérer, sur un capital-risque désormais alimenté par un industriel historique du secteur, Dassault Aviation, plutôt que sur les seuls crédits publics. Reste à savoir si le rythme de livraison promis, dès le mois prochain, tiendra ses délais et si de nouvelles tranches de commandes confirmeront, au-delà de l’effet d’annonce, la place d’Harmattan AI dans l’arsenal antidrone permanent des armées françaises.


