Défense européenne : Bruxelles verrouille ses cinq premiers grands chantiers communs, et la France reste à l’écart du plus généreux

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Le Conseil de l’Union européenne a validé le 28 septembre 2026 les cinq premiers « projets européens d’intérêt commun » en matière de défense (EDPCI), une étape clé dans la construction d’une base industrielle militaire mutualisée à l’échelle du continent. Ensemble, ces cinq chantiers représentent une ambition de financement pouvant atteindre 280 milliards d’euros d’ici le milieu des années 2040, financés dans un premier temps par une enveloppe de 325 millions d’euros puisée dans le Programme pour l’industrie européenne de la défense (EDIP), doté de 1,5 milliard d’euros au total.

Cinq priorités, cinq calendriers

Les projets retenus couvrent l’ensemble du spectre des menaces identifiées par les Européens depuis le début de la guerre en Ukraine. DECODER (Drone and Counter-Drone European Resolve) doit permettre aux États membres de produire, déployer et contrer des drones, un secteur où l’Europe accuse un net retard capacitaire ; son coût est estimé entre 3,5 et 5 milliards d’euros à horizon 2033. La défense maritime et sous-marine intégrée (Integrated Maritime and Seabed Defence, IMSD) vise à protéger les infrastructures critiques en mer, pour une facture comprise entre 43 et 72 milliards d’euros d’ici 2045. Le volet spatial (SPACE) doit renforcer les capacités d’alerte précoce, de communication satellitaire et de surveillance, pour 24 milliards d’euros d’ici 2034. La défense aérienne et antimissile intégrée (EU-FIAMD) mobiliserait entre 55 et 80 milliards d’euros à l’horizon 2040. Enfin, Eastern Flank Watch (EFW), le projet le plus coûteux, doit sécuriser le flanc oriental de l’Union sur les plans terrestre, aérien, maritime et cyber, pour un montant estimé entre 60 et 100 milliards d’euros d’ici 2036.

Le processus a été engagé le 16 février 2026 avec un appel à manifestation d’intérêt, qui a recueilli neuf propositions. La Commission européenne en a retenu cinq le 3 juillet, avant l’approbation définitive par le Conseil le 28 septembre. En moyenne, une dizaine de pays participent à chaque projet ; l’Ukraine est associée à quatre des cinq initiatives et la Norvège à plusieurs d’entre elles, signe de l’ouverture de ces chantiers à des partenaires hors Union.

La France dans quatre projets sur cinq, absente du plus gros

Paris participe à DECODER, à la défense aérienne intégrée (55 à 80 milliards d’euros), au volet spatial (24 milliards) et à la défense maritime (43 à 72 milliards). Elle n’apparaît en revanche pas parmi les porteurs d’Eastern Flank Watch, projet porté par les pays d’Europe centrale et orientale et qui concentre à lui seul jusqu’à 100 milliards d’euros de financements visés, soit potentiellement le tiers de l’ensemble des cinq chantiers. Cette absence tient à la logique géographique du projet, centré sur la sécurisation des frontières orientales de l’Union, mais elle illustre aussi un déplacement progressif du centre de gravité budgétaire de la défense européenne vers l’Est, à mesure que la Pologne, les pays baltes et la Roumanie pèsent davantage dans les arbitrages communs.

Le contexte industriel français reste marqué par des tensions plus larges sur la coopération européenne en matière d’armement. L’abandon, quelques mois plus tôt, du programme conjoint franco-allemand d’avion de combat de nouvelle génération (SCAF) a rappelé la difficulté à faire converger les intérêts industriels nationaux, même entre partenaires historiques, dans des programmes à très long terme et à financement partagé. Les cinq EDPCI valident une méthode différente : un financement européen mutualisé via l’EDIP plutôt que des consortiums bilatéraux classiques, avec l’espoir que la contrainte budgétaire commune limite les blocages politiques observés par le passé.

Un test pour l’industrie de défense française

Pour les groupes français, l’enjeu porte moins sur l’accès aux projets, la France étant présente dans quatre des cinq chantiers, que sur la part de marché qu’ils parviendront à capter face à leurs homologues allemands, italiens ou scandinaves dans des appels d’offres encore à structurer. Aucun contrat industriel n’a encore été attribué à ce stade : les 325 millions d’euros débloqués doivent d’abord financer les phases de définition et de coordination, avant que les financements plus substantiels n’arrivent, en partie via le futur Fonds européen pour la compétitivité, encore en discussion à Bruxelles.

La ministre irlandaise de la Défense, Helen McEntee, dont le pays assure la présidence tournante du Conseil, a salué « une coopération pratique entre États membres pour assurer eux-mêmes leur sécurité », en insistant sur l’association de la Norvège et de l’Ukraine à la protection de l’espace, du ciel, des mers et des infrastructures sous-marines.

Reste à savoir si cette architecture, calquée sur une logique de projets communs plutôt que sur les grands programmes bilatéraux qui ont structuré la BITD européenne depuis des décennies, changera réellement la donne industrielle, ou si elle se traduira, comme souvent à Bruxelles, par une multiplication de cadres de coopération dont l’exécution effective se mesurera sur plusieurs années.

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