Automotive Cells Company (ACC), la coentreprise créée en 2020 par Stellantis, Mercedes et TotalEnergies pour produire des batteries en France, vient de franchir un tournant décisif dans sa courte histoire. Le 1er mai, Yann Vincent, l’un des fondateurs de la société, a pris sa retraite à 69 ans, laissant les rênes à un spécialiste des batteries aguerri aux gigafactories américaines. Ce changement de direction intervient alors qu’ACC peine à tenir ses engagements de production et que la concurrence chinoise presse l’ensemble de la filière européenne.
ACC et la gigafactory du Pas-de-Calais : une montée en cadence laborieuse
Surnommée l’« Airbus de la batterie » lors de sa création, ACC a bénéficié de 1,3 milliard d’euros de subventions publiques pour ériger sa gigafactory à Billy-Berclau et Douvrin, dans le Pas-de-Calais, sur l’ancien site de la Française de mécanique, filiale de PSA. L’usine a été inaugurée en mai 2023 dans des délais remarquables. Mais depuis, la montée en puissance tarde : le taux de cellules défectueuses — les « rebuts » — reste trop élevé, limitant drastiquement le volume de batteries utilisables pour équiper les véhicules électriques de ses actionnaires. En janvier 2026, la gigafactory ne produisait que de quoi alimenter un peu plus de 1 000 voitures par mois, un chiffre jugé notoirement insuffisant par la direction elle-même. Pour tenter d’enrayer ces difficultés industrielles, ACC a dû faire appel à une centaine de techniciens du groupe chinois EVE, lié par contrat de service, illustrant de façon concrète la dépendance technologique de la filière européenne.
Allan Swan, un nouveau patron taillé pour les défis industriels des batteries
Le choix du successeur de Yann Vincent envoie un signal clair sur la priorité désormais accordée à la maîtrise industrielle des batteries. Allan Swan, sexagénaire d’origine écossaise titulaire d’un passeport américain, a dirigé Panasonic Energy aux États-Unis, où il a supervisé avec succès l’ouverture de deux gigafactories fournissant Tesla, dont le site du Nevada. Sa connaissance intime de la chaîne de valeur des batteries — de la chimie des cellules jusqu’aux standards de production en grande série — constitue précisément le profil qui faisait défaut à la direction sortante, davantage ancrée dans la culture automobile traditionnelle. Panasonic figure parmi les rares géants non chinois du secteur : quatrième fournisseur mondial de batteries pour l’automobile hors de Chine, selon le cabinet coréen SNE Research pour les deux premiers mois de 2026.
La souveraineté industrielle européenne sur les batteries, un enjeu stratégique sous pression
Le cas ACC cristallise les difficultés structurelles auxquelles se heurte l’Europe dans sa tentative de construire une filière batteries souveraine. Face aux géants chinois CATL et BYD, qui dominent le marché mondial, les producteurs européens et japonais peinent à atteindre la compétitivité nécessaire à la fois en coûts et en qualité. ACC reste pourtant un maillon indispensable : elle est aujourd’hui le seul fournisseur capable d’équiper les modèles Stellantis à longue autonomie, comme la Peugeot e-3008 ou la Citroën ë-C5 Aircross. Les délais de livraison s’allongeant, Stellantis perd des ventes, tandis que Mercedes s’approvisionne ailleurs. Pour stabiliser la situation financière d’ACC, les deux actionnaires industriels ont garanti fin 2025 un prêt bancaire de 845 millions d’euros, renouvelé pour trois ans. La nomination d’Allan Swan est présentée par Alex Nediger, président du conseil d’administration et représentant de Mercedes-Benz, comme un signal fort de l’engagement des actionnaires. Reste à savoir si ce nouveau cap industriel permettra à ACC de tenir l’objectif fixé par son prédécesseur : ramener le taux de rebut à un niveau acceptable d’ici à l’automne 2026, condition sine qua non pour que la gigafactory française joue enfin le rôle stratégique qui lui était promis.


