Face au choc concurrentiel mondial et à la fragilisation de la filière automobile européenne, le gouvernement français affiche une ligne claire : défendre une préférence industrielle européenne afin de sécuriser les chaînes de valeur, soutenir les équipementiers et garantir l’avenir du véhicule produit en Europe.
C’est tout le message porté à Bercy lors de la réunion du 2 décembre rassemblant constructeurs, équipementiers et responsables publics.
Une filière sous pression qui appelle une réponse stratégique européenne
Le constat partagé par tous les acteurs est sans ambiguïté : l’industrie automobile européenne traverse une zone de turbulences majeures. La demande se contracte, tandis que la concurrence asiatique — souvent portée par des politiques publiques massives — accentue un différentiel de compétitivité estimé à plus de 30 % pour certaines catégories de composants.
Dans ce contexte, l’Europe a pourtant consenti des efforts considérables. La transition vers l’électrique s’est accélérée à un rythme inédit. Les constructeurs, comme les équipementiers, ont profondément réorganisé leurs chaînes de production et investi massivement dans les batteries, les plateformes électriques et les usines d’assemblage. Le marché européen confirme d’ailleurs son basculement, avec un nouveau record : 26 % de parts de marché pour les véhicules 100 % électriques en novembre.
Mais cet effort ne suffit plus. Pour Monique Barbut et Sébastien Martin, qui ont réuni la filière, les règles du jeu doivent changer. Face à des modèles économiques déséquilibrés, les industriels européens ne peuvent rester exposés sans protection proportionnée.
Vers une préférence européenne intégrée au règlement CO₂ : souveraineté, emplois et compétitivité
Le gouvernement français plaide pour une réforme du cadre européen, notamment à travers la révision du règlement sur les émissions de CO₂. Au cœur de la stratégie : conditionner certaines souplesses réglementaires à une production localisée sur le territoire européen.
Cette préférence industrielle vise trois objectifs majeurs :
- Préserver la base industrielle : la fabrication des batteries, moteurs électriques et composants électroniques doit rester en Europe si le continent veut éviter le décrochage industriel.
- Protéger les emplois : le véhicule électrique ne doit pas conduire à une dépendance accrue vis-à-vis de chaînes de valeur extraterritoriales.
- Renforcer la souveraineté stratégique : sans maîtrise des technologies clés, l’Europe perdrait non seulement sa capacité de production mais aussi son autonomie de décision.
Le gouvernement ne prône pas une fermeture du marché, mais un rééquilibrage. L’objectif est clair : que l’ambition industrielle du véhicule électrique soit au moins équivalente à celle du véhicule thermique, dont près de 75 % de la valeur ajoutée était historiquement produite en Europe.
Neutralité technologique, petits véhicules électriques et batteries : l’Europe au pied du mur industriel
Les ministres se montrent ouverts à des flexibilités sur les objectifs de 2035, à condition qu’elles s’accompagnent d’incitations à produire localement. Une idée phare se détache : les véhicules répondant aux critères d’un contenu européen élevé pourraient bénéficier de souplesses réglementaires, récompensant les industriels qui investissent dans l’écosystème européen plutôt qu’à l’étranger.
Par ailleurs, plusieurs leviers sont mis en avant :
- Adapter la trajectoire CO₂ des véhicules utilitaires légers, avec un lissage des objectifs pour tenir compte du rythme réel du marché.
- Accélérer l’émergence d’un petit véhicule électrique européen, capable d’offrir une alternative compétitive aux modèles asiatiques.
- Soutenir la montée en cadence des gigafactories européennes, avec un encouragement explicite à l’utilisation de composants européens tels que les cathodes ou systèmes de gestion électroniques.
Ces orientations s’inscrivent dans une vision profonde : la transition écologique ne doit pas délocaliser l’industrie. Elle doit au contraire devenir un moteur de réindustrialisation.
Une ligne politique assumée : produire en Europe doit redevenir un avantage
Le message porté par les ministres est ferme.
Pour Monique Barbut, la transition écologique n’aboutira que si elle s’appuie sur une industrie européenne robuste, innovante et compétitive. Le concept de “préférence européenne” devient alors un instrument politique légitime pour rendre cette transition socialement et économiquement acceptable.
Roland Lescure insiste quant à lui sur la cohérence stratégique : protéger la filière automobile européenne, c’est préserver les emplois, la compétitivité et l’indépendance industrielle du continent. Il appelle à assumer pleinement le choix de l’Europe et à valoriser les productions françaises et européennes.
Enfin, Sébastien Martin résume la ligne rouge : sans réaction rapide, l’Europe risque de ne plus produire les véhicules qu’elle consomme. Pour lui, le 10 décembre doit être un moment décisif, où la Commission européenne devra envoyer un signal clair en faveur d’une souveraineté industrielle retrouvée — condition indispensable pour que produire en Europe redevienne un avantage compétitif et non un handicap.
